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L’indifférence souveraine

Par : Hedi KENDIRE 

Par : Hedi KENDIRE 

Lâchée à New York par Omar Hilal, une phrase d’apparence triviale en dit plus long sur l’état d’esprit marocain que bien des tribunes.

D’un diplomate, on attend des mots polis jusqu’à l’innocuité. Omar Hilal, représentant permanent du Royaume auprès des Nations unies, a laissé l’espace d’un instant le parler franc du citoyen déborder les prudences du protocole. Interrogé sur la présence du « polisario » à la table des négociations, il a tranché, en précisant que ces propos n’engageaient que lui : « Qu’il veuille négocier ou non, je m’en fous ».

 

 

La réserve ne trompe personne : la formule traduit un sentiment désormais largement partagé au sein de l’opinion marocaine. Quand un ambassadeur qui ferraille depuis plus de douze ans sur ce dossier s’autorise pareille familiarité, le registre politique a changé avant le vocabulaire, et cette trivialité revendiquée vaut aveu lucide de l’épuisement d’une doctrine qui, à force de ménager l’adversaire, avait fini par lui abandonner la maîtrise du tempo.

La phrase survient à un moment charnière. Le veto russe opposé au projet de résolution américain a laissé expirer le mandat de la MINURSO ; le Cabinet royal y a aussitôt salué un pas significatif vers la clôture définitive du dossier à l’ONU, appelant à passer de la gestion du différend à sa transformation structurelle. La faction séparatiste, qui menaçait une semaine plus tôt de quitter un processus auquel elle n’avait jamais adhéré qu’à reculons, en est réduite à solliciter l’intercession de Bruxelles et de Madrid pour se négocier une figuration. Les archives diplomatiques savent se montrer cruelles envers les aveuglés : on se souvient d’Ahmed Attaf érigeant la présence de la MINURSO en preuve « intangible » d’un droit à l’autodétermination pourtant vidé de sa substance.

La réception de la phrase au Maroc en dit davantage que la citation elle-même. Des réseaux sociaux aux cercles d’analyse, jusque chez des commentateurs réputés pour leur mesure, une adhésion spontanée et presque soulagée s’est exprimée, comme si une voix officielle verbalisait enfin ce que des millions de citoyens ruminaient depuis des décennies. Réduire cet assentiment à de la mauvaise humeur reviendrait à méconnaître une lassitude stratégique qui vient de loin : d’un demi-siècle durant lequel le Royaume a tendu la main, formulé des concessions et accepté de débattre de chaque virgule de ses propositions d’autonomie, constance que l’adversaire a systématiquement interprétée comme un signe de faiblesse, poussant la bonne volonté marocaine aux limites de la compromission.

À quoi bon, dès lors, dérouler une offre d’autonomie progressive dont chaque avancée nourrit la même liturgie d’obstruction ? Amendements dilatoires, exhumation de concepts caducs, instrumentalisation d’une procuration exclusive sur le « peuple sahraoui » : cette procrastination tient lieu de raison d’être à un appareil politique qui ne survit que par le conflit qu’il entretient. La MINURSO en aura été le catalyseur. Instituée en 1991 pour organiser un référendum techniquement et politiquement inapplicable, elle a survécu trente-cinq ans à sa propre mission, entretenant l’illusion qu’aucune réalité de terrain n’était irréversible et la fiction d’une entité étatique chimérique — un marché de dupes dont le Maroc s’acquittait du coût, en patience comme en crédit diplomatique.

Les Marocains n’ont aucun penchant pour la belligérance ; leur attachement au cessez-le-feu et leur retenue face aux provocations répétées en apportent la preuve. Leur maturité politique les autorise toutefois à poser une ligne rouge : le refus absolu de replonger dans le chantage institutionnel pratiqué sous l’égide de l’ONU et de se plier aux injonctions d’Alger, pour un bilan que trente-cinq années de reconductions automatiques ont résumé à sa plus simple expression : le néant.

Un tel changement de posture exige une mutation sémantique. Tant que le Royaume présentera l’autonomie comme une « offre », il demeurera dans la position du demandeur qui patiente face aux veto d’en face. Le Maroc n’a plus rien à négocier avec quiconque s’enferme dans le refus ; si d’autres parties souhaitent discuter du plan d’autonomie, il leur reviendra d’en faire la démarche, en intégrant que les paramètres et le calendrier ne sont plus dictés par leurs impératifs.

Reste un front que le Royaume ne peut plus différer : la présence de l’entité séparatiste au sein de l’Union africaine. Une construction qui se proclame « État » tout en réclamant un droit à l’autodétermination s’enferme dans un contresens qu’aucune acrobatie juridique ne parvient à dissiper, puisqu’elle revendique d’accéder à ce qu’elle prétend déjà posséder. Nul n’ignore dans quelles conditions cette fiction fut admise en 1982 au sein de ce qui s’appelait alors l’Organisation de l’unité africaine : à coups de millions de dollars, au temps où Alger gouvernait par la rente et monnayait les ralliements. Plus de quarante ans après, les Marocains sont las de siéger dans une organisation qui marche sur la tête. Le Maroc doit désormais œuvrer à réparer cette anomalie, et l’Union africaine retrouver la raison si elle entend sauvegarder ce qui lui reste de crédibilité.

Le reste du chantier, intérieur et continental, dessine l’agenda qui prévaut : une croissance inclusive qui irrigue les territoires historiquement périphériques, des provinces du Sud métamorphosées en vitrine tangible de ce que la souveraineté produit lorsqu’elle cesse de se justifier, des frontières sécurisées, une jeunesse orientée vers des perspectives d’avenir plutôt que vers des querelles procédurales, une profondeur africaine bâtie avec méthode, du gazoduc atlantique aux interconnexions bancaires et portuaires. Toute énergie diplomatique consommée à convaincre un interlocuteur résolu au déni est soustraite au développement de la Nation.

Relue à cette lumière, l’indifférence d’Omar Hilal formule une philosophie de la souveraineté : celle d’un État qui avance sans solliciter le quitus de ceux qui ont fait du refus leur unique métier. La porte demeure ouverte à qui saura saisir la dynamique de l’Histoire. Ceux qui préfèrent camper dans les postures du passé et réclamer la réouverture de tribunes obsolètes découvriront qu’une Nation engagée dans sa propre construction ne suspendra plus sa marche pour les attendre.

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