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Trappes, la fin de l’innocence des plateaux

Par : Hedi KENDIRE

Par : Hedi KENDIRE 

Les mois de déclarations télévisées qui, associant sans relâche islam, immigration et violence, ont précédé l’attentat raciste du 23 octobre dans les Yvelines ne sauraient être tenus pour un simple bruit de fond : quoi qu’en disent des chaînes promptes à se dédouaner, ils ont armé idéologiquement le terroriste.

Il était environ 10 h 30, ce vendredi 23 octobre, lorsqu’un homme, au volant d’une voiture d’où il tirait en rafales, a semé la mort à Trappes, puis à La Verrière (Yvelines) : Pengo Bossio Wangi, 26 ans, n’y a pas survécu, et c’est une fillette de 12 ans que l’on compte parmi les blessés les plus graves. Saisi des faits, le Parquet national antiterroriste les a qualifiés d’assassinat raciste en lien avec une entreprise terroriste – formule dont la sécheresse juridique peine à contenir l’effroi qu’elle désigne.

Que le chef de l’Etat ait parlé, sans détour, d’« attentat terroriste raciste », en précisant que les victimes avaient été visées en raison de leur couleur et de leur religion supposées, n’a rien d’un détail de langage : c’est, de son propre aveu, une première dans l’histoire du terrorisme en France, et l’on mesure mal encore ce que cette reconnaissance, si longtemps différée, dit du pays où elle devient nécessaire.

Au domicile du suspect, les enquêteurs ont découvert un exemplaire de Mein Kampf ; quant à sa garde à vue, elle a été suspendue le temps d’une observation psychiatrique, décision dont s’est étonné l’avocat de la famille de la victime. Mais la piste du déséquilibré, si commode lorsqu’il s’agit de dépolitiser un crime, ne saurait dissoudre l’essentiel : cet homme n’a pas inventé seul ses cibles. On les lui a désignées, jour après jour, à l’antenne.

Un bruit de fond de deux mois

Ce paysage, Mediapart en a dressé l’inventaire avec une minutie qui en rend la lecture d’autant plus accablante. De la fin du mois d’août au jour même de l’attentat, le site d’information a recensé, sur CNews, BFM-TV et LCI notamment, plus d’une vingtaine de déclarations où s’enchevêtrent, jusqu’à se confondre, immigration, islam et violence. Eric Zemmour y affirme que la France est « un peuple de race blanche », y évoque des « hordes » venues du Maghreb et d’Afrique, y plaide pour la « remigration » ; Aurore Bergé, ministre chargée – faut-il le souligner – de la lutte contre les discriminations, se refuse à qualifier de raciste la théorie du « grand remplacement » ; après les tirs d’un collégien à Aubagne, la ville est présentée comme « islamisée », alors même que l’adolescent est soupçonné d’appartenir à une communauté en ligne proche de l’ultradroite. Et le 23 octobre, quelques minutes à peine après l’attaque, c’est une plaisanterie sur Trappes qui fait rire un plateau de LCI.

Les chaînes récusent toute responsabilité. Les faits n’en sont pas moins là, têtus, et ils racontent une autre histoire : celle d’une formule qui, à force d’être répétée, cesse d’être une opinion pour devenir un décor, et d’un impensable qui, de glissement en glissement, se fait discutable, puis banal, puis évident. Rien, dans ce vocabulaire, n’est anodin, et l’on aurait tort d’oublier que « Le Grand Remplacement » fut le titre du manifeste de l’homme qui, en 2019, a tué cinquante et un fidèles dans deux mosquées de Christchurch, en Nouvelle-Zélande.

Ce que l’auteur de ces lignes a nommé ailleurs la « cnewsisation » de l’imaginaire français ne désigne donc pas une chaîne, mais une grammaire, laquelle, ayant gagné les antennes concurrentes, a fait du musulman non plus un voisin, un collègue ou un élève, mais l’objet d’un débat perpétuel dont il n’est jamais le sujet. Mediapart relève d’ailleurs une asymétrie qui n’a rien de fortuit : sur la même période, les affaires de violences d’ultradroite ont bénéficié d’une couverture sans commune mesure.

Les années 1930 ne s’annoncent jamais comme telles

Faut-il convoquer les années 1930 ? On objectera, comme on l’objecte toujours, que la France de 2026 dispose d’une justice indépendante, d’institutions éprouvées et d’un ancrage européen ; que les Européens, en somme, ont appris. L’objection, pourtant, n’a rien de neuf. Au sortir de 1918, le continent s’était juré que la « der des ders » serait la dernière ; la Société des nations devait garantir la paix, et la république de Weimar passait pour l’une des constitutions les plus démocratiques de son temps ; en 1938 encore, la foule acclamait les signataires des accords de Munich. Or c’est précisément cette certitude d’avoir tiré les leçons de l’histoire qui empêcha de la voir se répéter.

Les mécanismes, eux, sont à l’œuvre, et leur ressemblance a de quoi glacer : la désignation d’un ennemi intérieur, défini par ce qu’il est plutôt que par ce qu’il fait ; la concentration de médias de masse entre les mains de quelques industriels ; une crise sociale qui, plutôt que d’affronter ses causes réelles, se cherche un coupable plus commode ; des élites modérées qui, par calcul ou par lassitude, finissent par emprunter le lexique de ceux qu’elles prétendent combattre. Dans cette rhétorique, le musulman occupe aujourd’hui la place que d’autres minorités ont tenue hier : celle d’un corps étranger que l’on accuse, dans un même souffle, de menacer la nation et d’en préparer le remplacement.

Encore faut-il ajouter que le phénomène, loin de constituer une singularité française, se retrouve des Etats-Unis à plusieurs démocraties européennes, et jusqu’en Amérique latine, où se livre, sous des formes ajustées aux contextes nationaux, une même bataille des récits dirigée contre la même cible. Les démocraties de l’entre-deux-guerres ne se sont pas effondrées en un jour : elles ont glissé, concession après concession, sous le regard de ceux qui assuraient que cela ne pouvait pas arriver. Les institutions ne protègent que si l’on se lève pour les défendre. Nul ne pourra dire, cette fois, qu’il ne savait pas.

Le mythe de l’incompatibilité

Reste la question de fond, qu’il faut poser sans détour, puisque d’autres la posent sans pudeur : l’islam et les musulmans seraient-ils incompatibles avec les Etats occidentaux, au point d’en menacer l’existence même ? Cette thèse, martelée à l’antenne jusqu’à passer pour une évidence, ne résiste pourtant ni à l’examen des faits ni à l’épreuve de la mémoire.

Car l’histoire, pour peu qu’on veuille bien l’interroger, offre un tout autre récit. Ce sont des tirailleurs et des goumiers marocains qui ont pris part, en 1944, à la libération de l’Italie et de la Provence ; c’est la pensée d’Averroès qui a irrigué la scolastique médiévale ; et la mémoire marocaine retient que le sultan Mohammed ben Youssef refusa de livrer ses sujets juifs aux lois de Vichy. Aujourd’hui encore, des millions de musulmans français soignent, enseignent, défendent et votent, sans que leur foi ait jamais constitué une objection à leur citoyenneté. Dignité de la personne, justice, hospitalité, attention portée au plus faible, primauté du savoir : ces valeurs, qui ne sont la propriété ni de l’Occident ni de l’islam, se sont rencontrées bien plus souvent qu’elles ne se sont affrontées. S’il existe une incompatibilité avérée, c’est celle qui oppose la démocratie à la fabrique du bouc émissaire.

A qui profite la fracture

Cette fracture sert des intérêts qui, sans avoir nul besoin de se concerter, finissent par converger. Elle sert d’abord des propriétaires de médias porteurs d’un projet idéologique qu’ils ne prennent même plus la peine de dissimuler : CNews appartient au groupe de Vincent Bolloré, et il aura fallu qu’en 2024 le Conseil d’Etat enjoigne au régulateur de réexaminer le respect du pluralisme par la chaîne pour que la question soit seulement posée. On ne parle plus là d’information, mais d’une stratégie de conquête culturelle.

Elle sert ensuite une économie de l’attention dans laquelle les chaînes concurrentes, engagées dans la course à l’audience, s’alignent sur ce modèle, le clash rapportant toujours davantage que la nuance ; ainsi l’outrance, d’abord tolérée comme un écart, s’installe-t-elle en format, puis en norme.

Elle sert enfin des entrepreneurs politiques qui, à six mois de l’élection présidentielle, ont compris que parler d’identité dispense de parler d’école, d’hôpital, de salaires ou de dette publique, et que la peur de l’autre constitue le seul programme qui ne coûte rien à ceux qui le portent. Tous les autres, eux, y perdent.

Le silence n’est plus une neutralité

Le danger ne tient pas seulement à ceux qui parlent ; il tient aussi, et peut-être surtout, à ceux qui se taisent : responsables républicains de droite comme de gauche, gagnés par une lassitude qui confine à la démission ; intellectuels jugeant le terrain trop vulgaire pour daigner s’y aventurer ; journalistes qui savent et détournent le regard ; annonceurs qui financent sans regarder ; citoyens musulmans, enfin, qui, épuisés d’avoir sans cesse à se justifier, se retirent d’un débat dont ils sont l’objet sans jamais en être les acteurs.

Les leviers, pourtant, existent, pour qui consent à s’en saisir : un régulateur qui applique la loi au lieu de se borner à la commenter, des annonceurs attentifs à l’usage qui est fait de leurs budgets, une école qui apprenne à reconnaître, sous les dehors du débat, la généralisation, la désignation, l’amalgame.

Pengo Bossio Wangi avait 26 ans. Il n’était ni un symbole ni une statistique ; s’il se trouvait là, ce vendredi matin, c’est simplement qu’il vivait à Trappes. Si sa mort ne suffit pas à tirer de leur torpeur ceux qui se taisent, on voit mal ce qui les en tirera, sinon la suivante, qui n’y suffira pas davantage. Car une société qui s’habitue à désigner une part d’elle-même comme étrangère finit toujours, un jour ou l’autre, par se retourner contre elle-même tout entière. Il est encore temps de le refuser.

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