
Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Introduction.
Le secteur de l’éducation et de la formation constitue la pierre angulaire de tout projet de développement, en tant que levier essentiel d’accumulation du capital humain. Au Maroc, ce secteur a connu, depuis le début des années 1970, une succession de profils ministériels aux horizons variés — technocrates, universitaires et hommes politiques partisans — dont les parcours ont marqué les chemins de la réforme et son rythme. Avec la nomination, en octobre 2026, de M. Mohamed Nabil Benabdallah à la tête du département, accompagné de deux ministres délégués, le secteur se trouve devant une nouvelle étape qui appelle un bilan du parcours et une prospective de l’avenir.
I. Les trois catégories de profils des ministres qui se sont succédé.
Les profils des responsables qui se sont succédé à la tête du ministère de l’Éducation nationale depuis le début des années 1970 jusqu’à aujourd’hui se répartissent en trois grandes orientations :
1. Le profil académique et médical : cette orientation a fourni des ministres issus de la profondeur de l’université marocaine ou du secteur médical, dont les mandats se sont distingués par la tentative de rationaliser le système et les programmes éducatifs. Parmi ses figures les plus marquantes : le Dr Azzedine Laraki, le Dr Tayeb Chkili et le Pr Saïd Amzazi.
2. Le profil technocratique et gestionnaire : il a réuni des ministres indépendants ou issus d’horizons administratifs, financiers ou sécuritaires rigoureux, qui ont privilégié dans leur gestion le langage des chiffres et les plans d’urgence pour réformer la gouvernance du secteur. Parmi les plus connus : Rachid Belmokhtar, Ahmed Akhchichine, Mohamed Hassad, Chakib Benmoussa et Mohamed Saâd Berrada.
3. Le profil politique et partisan : troisième orientation, portée par des ministres appartenant à des partis politiques de diverses sensibilités (droite, gauche et centre), qui ont affronté des défis majeurs liés aux équilibres syndicaux et à la gestion des revendications sociales des personnels de l’éducation. Citons notamment Ismaïl Alaoui, Abdallah Saaf, Habib El Malki, Mohamed El Ouafa, jusqu’à la nomination récente de Nabil Benabdallah en octobre 2026.
II. Les étapes marquantes du parcours du secteur.
Le parcours du secteur peut être synthétisé en six étapes décisives :
1. La phase d’austérité et d’arabisation (début des années 1980) : associée à l’ère du Dr Azzedine Laraki (profil académique), où la politique d’austérité et les plans triennaux et quadriennaux ont marqué le paysage éducatif, avec l’approfondissement de l’arabisation des matières scientifiques et l’implication des collectivités locales dans la construction scolaire.
2. La phase de la Charte nationale (2000-2002) : la période d’Abdallah Saaf (profil politique) a constitué le véritable point de départ de la mise en œuvre des dispositions de la Charte nationale de l’éducation et de la formation et de la publication du Livre blanc pour la révision des programmes.
3. La phase du Programme d’urgence (2009-2012) : doté d’un budget exceptionnel (environ 32 milliards de dirhams) visant à accélérer le rythme de la réforme, sous Ahmed Akhchichine (profil technocratique).
4. La phase des mesures prioritaires et de la Vision stratégique (2013-2017) : Rachid Belmokhtar (profil technocratique) a supervisé le lancement de la Vision stratégique 2015-2030, mais cette période a également vu naître le dossier du « contrat » qui allait devenir la plus grande source de tension.
5. La phase de la loi-cadre et de la feuille de route (2018-2024) : sous Saïd Amzazi (profil académique), la loi-cadre 51.17 a été adoptée, puis Chakib Benmoussa (profil technocratique) a lancé la feuille de route 2022-2026 et les établissements pionniers ; toutefois, le nouveau statut de base (2023) a déclenché la plus grande mobilisation éducative de l’histoire moderne avant d’être amendé.
6. L’étape actuelle (depuis octobre 2026) : le transfert du ministère à Mohamed Nabil Benabdallah (profil politique), fort d’un parcours partisan bien établi, avec deux ministres délégués, dans un contexte marqué par l’enjeu de préserver la paix sociale et d’achever la mise en œuvre du statut de base amendé.
III. Les enseignements de l’alternance des profils.
L’examen de ces étapes révèle que l’impact positif sur les milieux éducatifs n’a pas toujours été lié à l’ampleur des ressources ni à la nature du profil, mais à la qualité de la relation avec les personnels : la communication directe et l’audace face aux dysfonctionnements (comme chez feu Mohamed El Ouafa, profil politique), et l’approche participative et l’écoute des syndicats (comme chez Abdallah Saaf, profil politique), ont bénéficié d’un consensus remarquable. À l’inverse, les grands sauts matériels portés par les profils technocratiques se sont accompagnés de tensions sociales lorsque l’accompagnement par le dialogue faisait défaut. La conclusion est que toute réforme éducative réussie est d’abord une réforme contractuelle avant d’être technique, et que la complémentarité entre les trois profils — la rigueur du technocrate, la profondeur de l’académique et la légitimité relationnelle du politique — constitue la clé d’une gouvernance équilibrée du secteur.
IV. Propositions pour faire du secteur un levier de développement durable à partir de 2026.
1. Consolider la paix sociale comme condition préalable : achever le dialogue social sectoriel et mettre en œuvre le statut de base amendé avec ses textes d’application, tout en traitant radicalement le dossier des cadres des académies, car toute réforme pédagogique reste fragile sur un terrain social en ébullition.
2. La qualité des apprentissages comme boussole : généraliser le modèle des établissements pionniers avec une évaluation scientifique indépendante de son impact, et se concentrer sur les apprentissages fondamentaux (lecture et calcul) dès les premières années, premier déterminant de la performance du système.
3. Relier la formation professionnelle au marché du travail : activer la coordination entre le ministère, les secteurs productifs et les régions, à travers des parcours professionnels flexibles répondant aux besoins de la transition numérique, énergétique et des nouvelles industries, en intégrant les compétences numériques et linguistiques dans tous les cycles.
4. Gouvernance numérique et transparence : adopter des systèmes d’information intégrés pour le suivi du parcours de l’élève, et évaluer la performance des établissements et des académies selon des indicateurs mesurables, avec publication périodique des résultats pour renforcer la reddition des comptes.
5. Investir dans les enseignants : revaloriser professionnellement et matériellement l’enseignant à travers la formation continue, les voies de promotion et l’amélioration des conditions de travail, car le système ne s’élève jamais au-delà du niveau de ses acteurs.
6. L’équité territoriale : achever les écoles des collectivités territoriales et lutter contre la déperdition scolaire en milieu rural, en reliant les établissements aux services de base (transport, cantine, internats), car le développement durable ne se réalise pas avec la persistance des disparités territoriales.
7. La durabilité du financement : mettre en place un cadre de financement à multiples sources (budget de l’État, collectivités, secteur privé responsable, coopération internationale) garantissant la continuité de la réforme à l’abri des fluctuations des cycles gouvernementaux.
Conclusion.
Le Maroc a accumulé, au fil de cinq décennies, une expérience riche en matière de réforme de l’éducation et de la formation, oscillant entre approches d’austérité, de Charte, de programmes d’urgence et de Vision stratégique, sans toutefois atteindre les objectifs escomptés. L’étape de 2026, avec son profil politique et sa composition gouvernementale élargie, représente une opportunité propice pour rompre avec la logique de « la réforme permanente sans effet » et adopter une approche contractuelle globale alliant apaisement des personnels, qualité des apprentissages et ancrage de l’école dans son environnement économique et social. Si le secteur y parvient, il passera du statut de dossier social pesant à celui de véritable moteur du développement durable — rôle dévolu à l’école dans les pays en développement, hier comme aujourd’hui, et sans alternative pour bâtir l’avenir des générations.
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Post – Scriptum :
Dans le gouvernement formé en octobre 2026 par la Cheffe du gouvernement Fatima Ezzahra El Mansouri (PAM), Nabil Benabdallah (PPS) a été nommé à la tête du Ministère de l’Éducation Nationale, du Préscolaire, de la Formation Professionnelle et de la Qualification.
Pour gérer conjointement ce secteur vital, deux ministres délégués ont été initialement nommés à ses côtés :
● Kamal Hachoumi (USFP) : Ministre délégué chargé du Préscolaire et de la Lutte contre la déperdition scolaire.
● Madiha Khayr (PI) : Ministre déléguée chargée de la Formation professionnelle et de la Qualification. (À noter que le Souverain a mis fin à ses fonctions peu après la formation du gouvernement à la demande de la Cheffe du gouvernement).



