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RABELAIS À L’ÉPREUVE DU POUVOIR : COMPÉTENCE SANS CONSCIENCE, LE RISQUE D’UNE GOUVERNANCE SANS EXIGENCE MORALE

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » — François Rabelais

Quand les diplômes ne suffisent plus à légitimer le pouvoir.

Il est des citations qui traversent les siècles sans prendre une ride. Celle de François Rabelais appartient à cette catégorie de vérités universelles dont l’actualité se révèle parfois avec une brutalité inattendue.

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » Cette formule, qui interroge la finalité du savoir, pourrait aujourd’hui servir de fil conducteur à une réflexion sur les exigences morales attachées à l’exercice du pouvoir politique. Car si la compétence est indispensable pour gouverner, elle ne saurait constituer, à elle seule, un certificat d’honorabilité.

Le gouvernement de Fatima Ezzahra El Mansouri vient d’en faire l’expérience dans des circonstances qui soulèvent des interrogations sérieuses sur les procédures de sélection, de vérification et de validation des personnalités appelées à exercer des responsabilités publiques.

Madiha Khayr : quarante-huit heures qui interrogent toute une procédure

Nommée le 16 octobre 2026 ministre déléguée auprès du ministre de l’Éducation nationale, du Préscolaire, de la Formation professionnelle et de la Qualification, chargée de la Formation professionnelle et de la Qualification, Madiha Khayr a quitté ses fonctions deux jours plus tard, à la suite d’une demande d’exonération de ses responsabilités gouvernementales présentée par la cheffe du gouvernement et acceptée par le Roi.

Entre ces deux dates, la diffusion de documents et la résurgence d’informations de presse relatives à une affaire judiciaire ancienne ont provoqué une controverse publique. Des médias ont évoqué des soupçons de faux, d’usage de faux et d’escroquerie associés à une procédure remontant à 2004. La fiabilité de certains documents a cependant été contestée, ce qui impose de ne pas confondre des allégations médiatiques avec des faits judiciairement établis.

La prudence juridique n’interdit nullement la rigueur politique. Elle en est, au contraire, une condition essentielle.

La question centrale n’est donc pas de prononcer, à la place de la justice, un jugement sur l’intéressée. Elle est de comprendre comment une personnalité proposée à une fonction gouvernementale a pu être nommée avant que cette controverse ne prenne une telle ampleur.

Qui a procédé aux vérifications préalables ? Quels éléments ont été examinés ? Les informations susceptibles d’affecter l’image et la crédibilité de la future responsable ont-elles été identifiées avant sa nomination ? Si elles l’ont été, comment ont-elles été appréciées ? Et si elles ne l’ont pas été, quelles défaillances ont empêché leur détection ?

Voilà les questions auxquelles une démocratie attachée à la transparence devrait pouvoir apporter des réponses.

La compétence : une condition nécessaire, mais nullement suffisante

Il convient de rappeler une évidence trop souvent négligée dans les pratiques politiques : les compétences techniques, les titres universitaires, l’expérience professionnelle et la maîtrise des dossiers constituent des qualités précieuses, mais elles ne dispensent jamais de l’exigence d’intégrité.

Un ministre peut être brillant dans son domaine, posséder des diplômes prestigieux et avoir derrière lui une carrière professionnelle remarquable. Cela ne signifie pas automatiquement qu’il possède toutes les qualités nécessaires à l’exercice d’une responsabilité publique.

Inversement, une controverse, une accusation ou une procédure ancienne ne suffisent pas, à elles seules, à disqualifier définitivement une personne. Encore faut-il examiner les faits établis, leur portée juridique, les éventuelles décisions de justice et les explications de l’intéressée.

C’est précisément là que réside la différence entre une sélection fondée sur des critères objectifs et une nomination reposant essentiellement sur des équilibres politiques, des appartenances partisanes ou des considérations de fidélité.

La compétence permet d’exercer une fonction ; l’intégrité contribue à la légitimer ; la responsabilité oblige à rendre compte de la manière dont elle est exercée.

Ces trois exigences devraient être indissociables lorsqu’il s’agit de confier à une personnalité la gestion de secteurs aussi déterminants que l’éducation, la formation professionnelle, la santé, la justice ou les finances publiques.

Servir les citoyens ou se servir de la fonction ?

La responsabilité ministérielle n’est ni une récompense honorifique ni une promotion destinée à couronner un parcours partisan. Elle constitue une mission au service de la collectivité.

Être ministre, c’est disposer d’une parcelle de pouvoir public, gérer des ressources collectives, participer à l’élaboration des politiques publiques et prendre des décisions dont les conséquences peuvent affecter des milliers, voire des millions de citoyens.

Cette responsabilité exige donc davantage qu’une compétence administrative ou qu’une capacité à négocier dans les coulisses de la politique. Elle implique le respect de l’intérêt général, l’honnêteté, la probité, la transparence et l’acceptation du contrôle démocratique.

La formule est simple : on est nommé pour servir, et non pour se servir.

Elle ne signifie pas que tout responsable public serait présumé suspect, ni que toute personnalité politique devrait être irréprochable au sens d’une perfection humaine impossible. Elle signifie que l’accès aux fonctions publiques doit être soumis à des exigences proportionnées à l’importance des responsabilités exercées.

L’exemplarité ne consiste pas à afficher une image sans défaut. Elle consiste à accepter que son parcours, ses décisions et son comportement puissent être examinés selon des règles claires, identiques pour tous et respectueuses des droits de chacun.

La responsabilité de la cheffe du gouvernement

L’affaire dépasse désormais la seule situation individuelle de Madiha Khayr. Elle interpelle également la méthode de constitution du gouvernement El Mansouri.

La cheffe du gouvernement porte une responsabilité politique dans la composition de son équipe, même si la nomination des membres du gouvernement relève du cadre constitutionnel prévu à cet effet. La proposition d’un nom à une fonction ministérielle engage nécessairement la crédibilité de la personne qui le présente et, au-delà, celle de l’ensemble de l’exécutif.

Le retrait rapide de la ministre déléguée peut être interprété comme une réaction à une situation devenue politiquement difficile. Il ne répond toutefois pas, à lui seul, aux questions relatives à la préparation de cette nomination.

Une gestion responsable de cet épisode devrait permettre de déterminer si les vérifications préalables ont été suffisantes, si les procédures existantes doivent être améliorées et comment éviter que des controverses de cette nature ne surviennent après la constitution d’un gouvernement.

Il ne s’agit pas de réclamer une transparence absolue sur tous les aspects de la vie privée des responsables politiques. Il s’agit de définir une frontière claire entre la vie privée, qui doit être protégée, et les éléments juridiquement établis qui peuvent légitimement concerner l’aptitude à exercer une fonction publique.

Cette frontière doit être déterminée par le droit, non par les rumeurs, les rivalités partisanes ou les campagnes de dénigrement.

Le véritable enseignement de Rabelais

Revenons à la pensée de Rabelais.

À l’origine, sa formule nous met en garde contre un savoir qui se développerait sans conscience morale. Transposée à la politique, elle nous invite à nous méfier d’un pouvoir qui disposerait de compétences, de moyens et de prérogatives sans se soumettre à une exigence équivalente de responsabilité.

La compétence sans conscience peut conduire à des décisions techniquement efficaces mais humainement injustes. L’autorité sans probité risque d’éroder la confiance publique. Et une institution qui ne vérifie pas suffisamment les conditions dans lesquelles elle confie ses responsabilités peut fragiliser sa propre crédibilité.

Le problème n’est donc pas seulement celui des qualités individuelles des ministres. Il est aussi celui des mécanismes collectifs qui permettent de sélectionner les responsables, de prévenir les conflits d’intérêts, de vérifier les informations pertinentes et de sanctionner les manquements lorsque ceux-ci sont établis.

Une gouvernance responsable ne doit pas dépendre exclusivement de la découverte fortuite d’une controverse ou de sa propagation sur les réseaux sociaux. Elle doit reposer sur des procédures préventives, légales, impartiales et proportionnées.

Mettre les points sur les i

L’épisode des quarante-huit heures de Madiha Khayr ne permet pas, à lui seul, de porter un jugement global sur l’ensemble du gouvernement El Mansouri. Il constitue néanmoins un avertissement politique sérieux sur les risques d’une sélection qui ne serait pas suffisamment accompagnée de vérifications préalables.

Il serait injuste de condamner une personne sur la base d’informations non définitivement établies. Il serait tout aussi contestable de considérer que les diplômes, l’expérience ou l’investiture d’un parti suffisent à écarter toute question légitime sur l’intégrité d’un responsable public.

La bonne exigence est double : présomption d’innocence pour les personnes et exigence de vigilance pour les institutions.

La cheffe du gouvernement, les partis qui proposent les candidatures et les instances chargées des vérifications doivent pouvoir expliquer les règles suivies, sans exposer abusivement des données personnelles ni préjuger d’une procédure judiciaire.

Car la confiance des citoyens ne se décrète pas. Elle se construit par la cohérence entre les paroles et les actes, par la qualité des décisions et par la capacité des institutions à reconnaître et à corriger leurs erreurs.

En définitive, Rabelais nous offre moins une formule destinée à condamner qu’un principe pour gouverner : la connaissance doit être éclairée par la conscience, la compétence encadrée par l’éthique et le pouvoir soumis à la responsabilité.

Un gouvernement ne se juge pas uniquement aux diplômes de ses membres, à la distribution des portefeuilles ou à l’équilibre des forces politiques qui le composent. Il se juge aussi à la rigueur de ses choix, à la transparence de ses procédures et à la confiance qu’il parvient à inspirer.

La question qui demeure est donc celle-ci : au-delà de la rapidité avec laquelle une nomination controversée a été interrompue, quelles garanties seront mises en place pour que la compétence et l’intégrité soient désormais examinées avec le même sérieux avant toute nomination ?

C’est à cette condition que la sentence de Rabelais cessera d’être une simple citation littéraire pour devenir un véritable principe de gouvernance.

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