
Par : Hedi KENDIRE
Mineurs pour la plupart, les lycéens mobilisés depuis le 17 septembre n’ont pas le droit de vote. Leurs aînés immédiats en usent de moins en moins. Leurs revendications sont pourtant d’une précision comptable. Il faut comprendre ce que dit la rue lorsqu’elle devient le seul bureau de vote ouvert.
Gavroche ne votait pas. La comparaison qui court depuis le 17 octobre ne tient que sur ce point, mais il est décisif. En 1832, sous la monarchie censitaire, à peine un Français sur deux cents choisissait ses députés. Le gamin de Hugo n’avait pour tribune que la barricade, et le roman ne lui donne vraiment la parole qu’à l’instant où il meurt. Les lycéens de 2026 ne sont pas des enfants perdus. Ils partagent pourtant avec lui une condition politique singulière : ils sont gouvernés sans être représentés. La plupart n’ont pas dix-huit ans. Ceux qui les ont, comme leurs aînés immédiats, votent peu. Avant de juger la rue, il faut mesurer ce vide.
Car ce que disent ces jeunes n’a rien d’une utopie. On attendait des slogans, on a reçu un inventaire. Ils dénoncent des professeurs absents et non remplacés, y compris en français, l’année même de l’épreuve anticipée. En quinze ans, la moyenne des classes est passée de vingt-sept à trente élèves. Après les canicules de mai et de juin, des salles restent sans ventilation, et certains plafonds sont percés. Selon l’enquête d’un syndicat enseignant, il manquait à la rentrée au moins un professeur dans plus de la moitié des collèges et lycées publics. Les heures non assurées représentent entre six et dix pour cent du total, selon la manière de compter. En juillet, cent trente mille élèves restaient sans affectation au terme de la phase principale de Parcoursup. Le ministre lui-même a reconnu qu’un remplacement intégral relevait de l’impossibilité statistique. Lorsque l’administration confirme le diagnostic des manifestants, la question change. Il ne s’agit plus de savoir si la colère est fondée, mais pourquoi il a fallu des blocus pour qu’elle soit entendue.
La réponse tient dans une arithmétique que la démocratie représentative préfère taire. Aux législatives de 2022, moins d’un tiers des 18-24 ans s’est rendu aux urnes au premier tour. Aux européennes de 2024, ils n’étaient que quatre sur dix. Les plus âgés, eux, votent avec constance. Or une offre politique se règle, comme toute offre, sur ceux qui la sanctionnent. Le budget 2027 en donne une illustration presque clinique. Le gouvernement laisse au Parlement le soin de trancher les mesures jugées « sensibles » pour les retraités. Dans le même temps, la charge de la dette est devenue le premier poste de l’État, devant l’Éducation nationale. Personne ne l’a voulu ainsi. C’est le produit mécanique d’une représentation qui pèse les voix au lieu de peser les avenirs. L’abstention des jeunes n’est pas de l’indifférence. C’est un verdict sur une offre qui ne les a jamais comptés parmi ses priorités. Et ce verdict entretient à son tour l’oubli qu’il dénonce.
L’économiste Albert Hirschman distinguait trois réponses au déclin d’une institution : la défection, la prise de parole et la loyauté. Le lycéen ne peut pas faire défection, car l’école est obligatoire et le privé n’est pas une issue ouverte à tous. Sa loyauté s’est usée à mesure que des heures disparaissaient de son emploi du temps. Reste la parole. Privé de bulletin, il la prend là où elle est encore gratuite : sur le trottoir devant son lycée. Jacques Rancière appelle politique le moment où ceux qui n’étaient pas comptés exigent de l’être, « la part des sans-part ». Le blocus n’est donc pas une fugue hors de la démocratie. C’est l’irruption, dans son espace, de ceux que ses procédures avaient laissés sur le seuil.
Le 17 octobre a révélé autre chose encore. En novembre 2018, les gilets jaunes étaient descendus dans la rue pour quelques centimes de taxe sur le gazole : leur colère tenait dans le réservoir d’une voiture. Huit ans plus tard, ceux qui ont rejoint les cortèges ne parlent plus d’un prix, mais d’un régime. Ils parlent de la vie chère, de la représentation, de la place de chacun. Le mouvement s’est politisé, et une partie de ses soutiens a dérivé vers la droite, si bien que ses mots d’ordre ont changé d’échelle. Surtout, les adultes ont accompli un geste singulier : ils se sont rangés derrière les lycéens. Le mot juste est électoral, puisqu’ils leur ont donné procuration. Ceux qui ont le droit de vote et n’en usent plus l’ont confié, dans la rue, à ceux qui ne l’ont pas encore. Le renversement est inédit : des enfants deviennent les porte-parole de leurs parents. Cette procuration est à la fois un hommage et un fardeau. C’est un hommage, parce qu’elle reconnaît à la cause scolaire une légitimité qu’aucune autre ne possède : nul ne peut soupçonner des adolescents de défendre une rente. C’est un fardeau, parce qu’elle charge des mineurs de porter des colères qui ne sont pas les leurs, et d’en payer le prix.
Tout ne devient pas légitime pour autant. Le 17 octobre, des pillards se sont glissés dans les cortèges. Un manifestant est mort à Paris, et des centaines de policiers et de gendarmes ont été blessés. On dit ces dommages collatéraux, mais ils ne le sont jamais pour la cause : ils la frappent au cœur. Chaque vitrine brisée devient l’argument de ceux qui préfèrent ne pas entendre. La violence change une revendication en problème d’ordre public, et dispense le pouvoir de répondre sur le fond. C’est une loi constante des mouvements sociaux : la casse ne tue pas la cause, mais elle lui vole la parole. Il faut donc tenir les deux bouts de la phrase. La justesse d’une cause n’absout pas la casse, et la casse n’invalide pas la cause. Le ministre de l’Éducation oppose à la rue une consultation en ligne qu’il juge plus démocratique que les mortiers. Il n’a ni tout à fait tort, ni tout à fait raison. Près de cent mille contributions ont afflué en quelques jours, et six sur dix portent sur l’état des bâtiments. Une consultation qui confirme ce que dénonçait la rue ne la réfute pas : elle la certifie. Elle ne sera démocratique qu’à une condition, celle d’engager ceux qui l’ont ouverte.
Dans ces conditions, instaurer un couvre-feu reviendrait à commettre une double exclusion. Ce serait retirer l’espace public à ceux qu’on a déjà tenus à l’écart du suffrage. On ne pacifie pas une génération en lui fermant la seule porte qu’elle a trouvée ouverte. Le président, lui, ne sera pas candidat au printemps. Son rôle n’est donc pas de se poser en guide qui commande, mais en tiers qui oblige. Il peut ce qu’aucun candidat ne peut : demander à ceux qui briguent sa succession de répondre, avant le premier tour, à l’inventaire des lycéens.
Une vision citoyenne qui apaise ne consiste pas à éteindre la colère, mais à lui ouvrir un débouché. La nation sait voter des lois de programmation militaire qui sanctuarisent pour sept ans les moyens de ses armées. Elle n’a jamais jugé utile d’en faire autant pour ses salles de classe. Une loi de programmation de l’école porterait sur les remplaçants, les effectifs par classe et la rénovation thermique. Elle soustrairait l’essentiel à l’aléa budgétaire annuel et donnerait aux promesses une date d’échéance. Les cent mille contributions recueillies pourraient devenir ce qu’elles sont déjà sans le dire : des cahiers de doléances. Publics, ils seraient adressés à chaque candidat, tenu d’y répondre point par point. La comparaison avec 1789 serait absurde, mais le geste des cahiers ne l’est pas. Il transforme une plainte en programme et une foule en interlocuteur. Enfin, ceux qui auront dix-huit ans au printemps doivent trouver, dans leurs lycées, le chemin des listes électorales. Non pour qu’ils quittent la rue, mais pour que la rue cesse d’être leur seul suffrage.
Hannah Arendt voyait dans l’éducation le lieu où une société décide si elle aime assez le monde pour en assumer la responsabilité. Elle y voyait aussi le lieu où elle décide si elle aime assez ses enfants pour ne pas les abandonner à eux-mêmes. Elle tenait que les enfants devaient être protégés de la politique, dont le fardeau revient aux adultes. Le paradoxe de cet automne est là. Si des adolescents ont dû entrer en politique, c’est que des adultes ont laissé tomber ce qu’ils devaient porter. Les renvoyer chez eux ne réglera rien. Il faut reprendre le fardeau qu’ils ont ramassé à notre place.



