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Felipe VI à Sidi M’barek : humanisme ou instrumentalisation ?

Par: Abdelhakim YAMANI*

Par: Abdelhakim YAMANI*

Le roi Felipe VI s’est rendu au cimetière musulman de Sidi M’barek, à Sebta, pour se recueillir sur les tombes des migrants morts, victimes anonymes de la crise migratoire de juillet dernier. Tête inclinée, main droite sur le cœur… Un geste empreint de solennité, présenté comme un hommage aux victimes et une manifestation d’humanité.

Mais était-ce seulement de l’humanité ? Était-ce aussi un geste politique, voire une forme de provocation à l’égard du Maroc ? Ou, plus cyniquement, l’instrumentalisation d’une tragédie et de ses morts à des fins politiques ?

La question mérite d’être posée, tant le contexte donne à ce déplacement une portée qui dépasse le simple recueillement.

Car si l’Espagne entendait véritablement faire preuve d’humanité, pourquoi le processus de rapatriement des dépouilles s’est-il enlisé dans un différend diplomatique, au point que certaines victimes ont été inhumées à Sebta sans que leur identité soit formellement établie ? L’identification des corps, notamment par les empreintes digitales et l’ADN, constitue pourtant une étape normale et indispensable dans le processus de restitution des dépouilles à leurs familles. Elle suppose, certes, une coopération entre les autorités des deux pays, mais c’est précisément cette coopération qui devrait être recherchée et renforcée lorsqu’une telle tragédie survient.

Pourquoi, dès lors, cette question a-t-elle fini par s’enliser dans un différend diplomatique entre Madrid et Rabat, au détriment des familles qui attendent de savoir ce qu’il est advenu de leurs proches ?

Et si l’humanité était réellement au cœur de cette démarche, pourquoi le sort des mineurs marocains présents à Sebta demeure-t-il lui aussi un sujet de confrontation entre les deux pays ? Certes, le droit espagnol impose un examen individuel de leur situation et interdit les retours collectifs automatiques. Mais cette exigence juridique devrait conduire à accélérer les procédures et à rechercher des solutions conformes à l’intérêt des enfants, non à prolonger indéfiniment une situation de blocage.

Il ne s’agit pas de nier les obligations de l’Espagne, ni d’exonérer le Maroc de ses propres responsabilités. Il s’agit de poser une question de cohérence : peut-on mettre en avant la dignité des morts tout en laissant les conditions de leur identification et de leur restitution se perdre dans les méandres d’un bras de fer diplomatique ?

Une autre interrogation s’impose. Pourquoi ce déplacement royal à Sebta intervient-il dans une séquence politique marquée par la réaffirmation de la souveraineté espagnole sur les deux enclaves ? Le recueillement de Felipe VI s’inscrit dans une visite officielle dont la portée territoriale et politique est manifeste. L’hommage aux victimes contribue de facto, qu’on le veuille ou non, à associer la présence espagnole à une image de protection, de compassion et de responsabilité. Une image de puissance bienveillante face aux « indigènes ». Une humanité mise en scène par contraste, qui risque de renvoyer l’autre au rôle de celui qui en serait dépourvu.

Est-ce condamnable en soi ? Pas nécessairement. On peut même considérer que c’est de bonne guerre. Mais il serait naïf d’ignorer qu’un tel geste puisse appeler, du côté marocain, une lecture et une réponse politiques sur un autre registre, dans un tout autre style.

Au fond, le problème n’est pas que Felipe VI se soit recueilli à Sidi M’barek. Les victimes méritaient cet hommage, et rien ne permet d’affirmer que la compassion du souverain était feinte. Le problème est qu’un geste aussi solennel ne saurait tenir lieu de réponse aux questions que cette tragédie continue de soulever.

Car il est toujours plus facile de se recueillir devant des tombes que de résoudre les dossiers qui entourent la mort de ceux qui y reposent. Il est toujours plus simple de donner à voir l’humanité que d’en assumer toutes les exigences.

Alors, humanisme ou politique ? Sans doute les deux. Mais si l’hommage royal devait servir à accréditer l’idée d’une Espagne irréprochable dans la gestion de cette tragédie, il faudrait encore le démontrer par les faits.

L’humanité ne se proclame pas devant les caméras. Elle se vérifie dans les actes, dans le respect dû aux morts, dans les réponses apportées aux familles et dans le traitement réservé aux vivants.

C’est à cette aune, et non à la seule solennité d’un recueillement, que le geste de Felipe VI doit être jugé.

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* Abdelhakim Yamani
Président fondateur
Institut Géopolitique Horizons (IGH)

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