
Par : Hedi KENDIRE
Le 17 septembre, le Parlement européen a voté. Le texte du PPE, durci en séance par des amendements venus de sa droite, a été adopté par 339 voix contre 225. Avant de lire une résolution, il faut compter ceux qui l’ont portée. Les voix décisives sont venues des Patriotes pour l’Europe, groupe de Vox, des Conservateurs de Giorgia Meloni et du groupe où siège l’AfD. Voilà l’Europe qui a prétendu parler au nom de l’Europe.
Les faits, d’abord. Madrid estime à 72 000 le nombre de personnes entrées irrégulièrement à Sebta les 30 et 31 juillet. Cent quarante et une sont mortes en mer. Ces morts figurent dans le préambule du texte ; ils ont peu occupé les discours qui l’ont porté.
Sur la responsabilité, le témoin le moins suspect de complaisance est le chef du gouvernement espagnol. Pedro Sánchez a déclaré ne disposer d’aucun renseignement désignant une participation des autorités marocaines, et a salué la coopération immédiate de Rabat. Des images montrent des agents marocains tentant de contenir les passages, pendant que des appels circulaient sur les réseaux. Une foule convoquée par la rumeur n’est pas une armée levée par un État. Confondre les deux relève de l’erreur ; l’entretenir relève du calcul.
Car il ne s’agit pas de haine, mais d’utilité. Le PP fait de Sebta l’ultime procès de Sánchez, et Vox déplace le centre de gravité vers Rabat en dénonçant l’accord d’association UE-Maroc. Les élections espagnoles approchent. Le Maroc offre alors une qualité rare : il est absent de l’hémicycle. Il ne répond pas, il sert.
On lui adresse ce qu’on n’ose pas dire de soi. En juillet, la Cour suprême espagnole avait interdit le renvoi au Maroc des migrants interceptés en mer sans procédure régulière. La résolution elle-même critique les régularisations conduites en Espagne. Le problème est intérieur, juridique, administratif ; le coupable est choisi au-dehors. C’est le plus vieux transfert de la politique.
L’Espagne y gagne-t-elle ? Non, et son État le sait. Le Maroc est pour elle un partenaire économique majeur, et un acteur central de la sécurité, de la migration et de l’énergie. La Commission continue de le tenir pour un partenaire de confiance. Ceux qui gagnent sont une faction, qui vit de la frontière comme d’une rente électorale, et une mentalité qui lit chaque progrès marocain comme une perte espagnole. Qu’un port de Tanger dépasse celui d’Algésiras, que l’Union juge en janvier l’autonomie au Sahara parmi les solutions les plus réalisables : pour qui raisonne à somme nulle, ce sont des humiliations. Cette arithmétique a un siècle de retard.
Reste Alger. Nul besoin d’un pacte secret ; les positions publiques suffisent. Vox a reproché au revirement de Sánchez sur le Sahara d’avoir abîmé la relation avec l’Algérie, naguère premier fournisseur de gaz de l’Espagne. En 2025, il a rallié au Congrès PP et Sumar contre l’accord UE-Maroc couvrant les produits du Sahara. Gaz, Sahara, soupçon envers Rabat : la ligne maghrébine de Vox épouse point par point celle d’Alger. Convergence objective, au sens exact : des intérêts qui s’alignent sans avoir à se concerter. Un parti qui fait de la souveraineté sa liturgie confie ainsi sa politique de voisinage à la diplomatie d’un tiers.
Encore faut-il lire le texte adopté. La coupure générale des fonds au Maroc n’a pas été retenue ; seul subsiste un mécanisme possible pour certains cas. L’appel du président de Sebta à reconsidérer l’amitié avec Rabat a disparu. En 2021, le Parlement mettait nommément en cause les autorités marocaines ; en 2026, il demande de la coopération sans les accuser d’avoir organisé les passages. Les maximalistes voulaient un tribunal ; ils ont obtenu un procès-verbal.
Le Maroc a sur Sebta une position historique et légitime connue, qu’il porte par la voie diplomatique. La confondre avec une nuée de nageurs, c’est insulter à la fois la diplomatie et la détresse. Et c’est à nous, Marocains, de poser la question que Strasbourg ne pose pas : pourquoi tant de jeunes gens, d’ici et d’ailleurs sur le continent, risquent-ils leur vie pour quelques centaines de mètres d’eau ?
Et ces élections du 23 septembre ont mis à nu la médiocrité de l’offre politique et stratégique en lien avec la problématique imposée par les derniers événements. Cette fébrilité est désastreuse et abandonne ce terrain aux prédateurs extrémistes européens.
Cette cause ne se règle ni par résolution ni par amendement. Elle est la nôtre, et elle vaut mieux que le rôle de figurant qu’on voudrait nous assigner dans une campagne électorale étrangère.



