ACTUALITÉKALÉIDOSCOPE

Interview avec le street-artiste GR170, auteur de la fresque réalisée sur le mur d’un immeuble (en voie de destruction) au quartier « l’Océan », à Rabat

Par : Khadija BOUTNI

Par : Khadija BOUTNI

En marge du réaménagement du quartier Océan à Rabat pour des raisons urbanistiques, nous avons relevé la présence d’une immense fresque réalisée sur le mur d’un immeuble en voie de destruction.

Afin de connaître les circonstances de ce travail, nous avons pensé à prendre contact avec son auteur, GR177, artiste espagnol d’origine barcelonais, pour nous parler de son travail et du cadre dans lequel il a été réalisé.

Le street art ne permet pas seulement la démocratisation de la culture, c’est aussi un lieu de mémoire qui pourrait donner l’opportunité à l’artiste de se renouveler.

Question : Pouvez-vous vous présenter au lecteur marocain ?

GR170 : Je ne m’appelle pas GR170, mais c’est le nom que j’utilise pour signer mes fresques murales. Je suis originaire de Barcelone et je peins dans l’espace public depuis plus de vingt ans

Q : Quelles ont été les circonstances qui vous ont amené à participer à Jidar Rabat Street Art en 2019 ?

R : J’ai rencontré Salah Malouli à Barcelone par l’intermédiaire d’un ami commun. Il m’a d’abord invité à peindre à Casablanca en 2015, dans le cadre du festival Sbagha Bagha, puis à Rabat en 2019 dans le cadre de Jidar Rabat Street. Il a énormément contribué au développement de la scène du muralisme au Maroc et à l’international en soutenant de nombreux artistes.

Q : Comment avez-vous choisi l’emplacement de votre œuvre ?

R : Salah s’est chargé de discuter avec les habitants et de convaincre les responsables politiques. Il m’a d’abord proposé plusieurs murs disponibles, et j’ai été particulièrement séduit par ce mur pignon au quartier Océan offrant une vue sur la mer.

Q : Connaissiez-vous déjà le quartier ?

R : Non, je ne connaissais pas Rabat et je n’y étais jamais allé auparavant. Je me souviens avoir peint tandis que les sons d’une ghaita résonnaient en arrière-plan.

Q : Dans quel cadre la musique Ghayta était présente?

R : Un musicien du quartier était en train de répéter, et la musique se répandait par une fenêtre pendant que je travaillais sur la fresque.

Q : Vous a-t-elle aidé à accomplir votre œuvre ?

R : Pas seulement la musique, il y avait aussi le bruit des voitures qui passaient au grand boulevard, le ressac des vagues de la mer en face, les conversations des voisins, jusqu’à ce que tu démarres la grue et que cela engloutisse tout.

Q :’’ Comment le Maroc est vu par un touriste ? est l’intitulé de votre fresque qui rassemble une théière, la main de Fatma, les couleurs du drapeau national, un lion, tous ces éléments pourraient peut être perçus comme une vision folklorique et réductrice?

R: Le titre est « Moroccan Postcard » (Carte postale marocaine), mais l’idée est exactement ce que vous avez décrit.

Lorsque je dois réaliser une fresque murale dans un endroit dont j’ignore la culture et les coutumes, je suis toujours confronté au même dilemme : jusqu’à quel point dois-je m’impliquer dans le message ? Est-ce que je peux faire mon travail indépendamment du lieu où je me trouve ? Jusqu’où puis-je parler d’un peuple que je ne connais pas ? Puis-je oser transmettre des messages politiques auxquels je crois ?

J’ai essayé de répondre aux trois questions en accomplissant ce travail. Aujourd’hui encore, je ne sais pas quelle est la bonne manière de procéder. Je me suis laissé simplement guider par mon instinct, en choisissant d’être neutre et transparent, et j’ai dessiné à partir de ma propre position : celle d’un touriste au Maroc.

Je suis conscient que l’image est totalement stéréotypée et que la culture arabe est bien plus qu’une théière et un lion. Mais les cartes postales ont cette tendance à réduire une culture à des images simples, basiques et populaires.

Q : Avez-vous déjà travaillé dans d’autres pays arabes ?

R: Non, uniquement au Maroc.

Q: Comment avez-vous vécu le fait d’habiter symboliquement le quartier Océan à travers votre art ?

Nous, les muralistes, avons la chance de pouvoir redonner vie à des espaces oubliés ou sous-exploités, ce qui est généralement très apprécié par les habitants. Personnellement, je préfère toujours voir un peu de couleur plutôt qu’un mur gris.

Lorsque je peins dans l’espace public, je ressens également la responsabilité de réaliser un travail de qualité, tant sur le plan technique qu’artistique. Il est impossible de plaire à tout le monde, mais je pense qu’il est essentiel de bien faire les choses et de respecter l’espace dans lequel on intervient.

Q: La mémoire d’un lieu est liée aux souvenirs que les personnes en gardent (source de bonheur, de rêves, de nostalgie ou de tristesse). Pensez-vous que la disparition d’une identité personnelle ou collective puisse affecter le sentiment d’appartenance et la culture ?

R: Heureusement, la culture évolue, tout comme notre identité. Les souvenirs nous rattachent à une époque et à des moments qui ont déjà changé. J’apprécie le fait que le muralisme ne soit pas quelque chose d’immuable, comme une sculpture en marbre.

J’aime voir les couleurs s’estomper sous l’effet du soleil et de la pluie, et même qu’une fresque puisse disparaître un jour pour laisser place à quelque chose de nouveau.

Q: Comment peut-on préserver cette mémoire ?

R La plupart du temps, lorsque je termine une fresque, je ne la revois jamais en personne. La seule chose que j’emporte avec moi est une photographie. Documenter le travail réalisé par Jidar Rabat Street Art dans un livre serait une manière intéressante de préserver cette mémoire et de maintenir le lien avec les personnes qui ont profité de ces espaces au fil des années.

Bouton retour en haut de la page
Soyez le premier à lire nos articles en activant les notifications ! Activer Non Merci