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Ce que Felipe VI est venu chercher à Sebta…

Par : Hedi KENDIRE

Par : Hedi KENDIRE 

Deux mois et demi après le drame migratoire de juillet, le roi d’Espagne passe la nuit à Sebta. Le geste s’adresse aux Espagnols. Il s’adresse aussi au Maroc.

Les faits

Ce mardi 13 octobre, Felipe VI et la reine Letizia sont à Sebta ; ils seront demain à Melilla. Aucun souverain espagnol n’y était venu depuis Juan Carlos, en 2007. Fin juillet, plus de 70 000 personnes venues du Maroc ont franchi les limites de l’enclave. La plupart sont reparties en quelques heures, quelques centaines sont restées, et plus de 70 personnes sont mortes, selon Madrid comme selon Rabat. Dimanche, le dernier campement des plages a été évacué puis rasé.

En 2007, le Maroc avait rappelé son ambassadeur, Omar Azziman, trois jours avant la visite de Juan Carlos, qualifiant le voyage de « lamentable » et rappelant que les deux villes étaient des territoires occupés. Dix-neuf ans plus tard, Madrid renoue avec un geste que la diplomatie espagnole s’était gardée de répéter.

Pourquoi maintenant

La visite a été décidée avec le gouvernement. Elle relève donc de l’État, non d’une initiative du palais. Ses motifs se superposent.

Le premier est électoral. Les législatives anticipées ont lieu le 29 novembre et la migration domine la campagne. Le pouvoir en place montre qu’il tient la frontière sud, sur un terrain que la droite radicale occupe depuis longtemps.

Le deuxième est intérieur. Une partie des habitants de Sebta s’est sentie abandonnée cet été. Une nuit sur place, la première d’un souverain depuis le retour de la démocratie, vise à réparer ce sentiment.

Le troisième touche la monarchie elle-même. Affaiblie par les affaires de Juan Carlos, elle retrouve dans la crise un rôle qu’aucun parti ne lui conteste : incarner l’unité.

Le dernier vise Rabat. L’Espagne soutient depuis 2022 le plan d’autonomie au Sahara ; elle rappelle que ce soutien n’engage rien sur Sebta et Melilla. Le message tient en une phrase : nous y sommes, nous y restons.

Rabat prévenu, pas consentant

Rien n’établit un accord entre les deux palais. Mais le discours de Mohammed VI devant le Parlement, vendredi, a tout d’un cadrage préalable. Le roi y défend le partenariat avec Madrid, salue des avancées réelles, y compris contre l’immigration irrégulière, et refuse toute « pression » ou tout « chantage ». Le Maroc ne rompt pas. Il prend acte et fixe une limite.

L’écart entre l’État et l’opinion

L’opinion marocaine s’indigne ; l’État se tait ou presque. Ce n’est pas de la faiblesse, c’est un ordre de priorités. Le rapprochement avec Madrid a apporté le soutien espagnol sur le Sahara, des échanges économiques considérables, une coopération sécuritaire étroite et la Coupe du monde 2030 en partage. Rabat maintient sa revendication sans lui sacrifier ces acquis.

L’opinion raisonne autrement : elle voit des morts marocains aux portes d’une ville qu’elle tient pour marocaine, puis un roi étranger venu y affirmer sa souveraineté. Les deux lectures sont légitimes. Il revient à l’État d’expliquer la sienne sans ignorer l’autre.

On a parlé de vacance du pouvoir pour expliquer le calendrier. Le terme est inexact : la continuité de l’État repose sur la monarchie, et le roi s’exprimait encore vendredi devant les élus. Si Madrid a cru saisir un moment de flottement, ce discours l’a refermé.

Sortir du cycle

Le Maroc n’a pas rappelé son ambassadeur cette fois. La relation est devenue trop dense pour se rompre sur un voyage. Mais le cycle reste le même : crise migratoire, réaffirmation espagnole, irritation marocaine, réconciliation, puis nouvelle crise.

Il ne s’interrompra que si la question passe du registre des symboles à celui de la négociation. Hassan II proposait dès les années 1980 une cellule de réflexion commune sur l’avenir des deux villes. L’Espagne, qui revendique Gibraltar au nom de la géographie, devra un jour entendre le même argument venu du sud du détroit. Préparer ensemble 2030 en offre l’occasion.

Le Maroc a sa part du chemin à faire. Des milliers de jeunes ont tenté le passage en juillet ; c’est un symptôme, non un levier. Tant qu’une partie de notre jeunesse verra dans ces quelques kilomètres carrés une issue, notre revendication restera fragile. La réponse la plus solide à cette visite est un pays que l’on ne cherche plus à quitter.

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