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LES SERVICES PUBLICS AU MAROC : DE L’ESPRIT DU DEVOIR À L’EPREUVE DE L’ÉTAT SOCIAL.

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Il y a exactement un an, je publiais un article intitulé : « Les services publics au Maroc entre passé et présent : de l’esprit du devoir à la logique du profit ».

J’y posais une question qui, une année plus tard, n’a rien perdu de son actualité :

Le service public est-il encore considéré comme un devoir social de l’État et un droit du citoyen, ou tend-il progressivement à devenir une prestation soumise aux seules exigences de la rentabilité et du marché ?

Aujourd’hui, après les élections législatives du 23 septembre 2026, l’arrivée du Parti Authenticité et Modernité en tête du scrutin et la désignation de Mme Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement, cette question prend une dimension nouvelle.

Les discussions engagées autour de la formation de la future majorité gouvernementale offrent en effet l’occasion de confronter les programmes électoraux des différents partis à une exigence essentielle : quelle conception du service public le Maroc entend- il mettre en œuvre durant les cinq prochaines années ?

DE LA PRÉSENCE DE L’ÉTAT À L’ÉTAT SOCIAL.

Au cours des premières décennies qui ont suivi l’indépendance, le service public constituait l’un des principaux instruments de construction du Maroc moderne.

L’école n’était pas seulement un bâtiment destiné à l’enseignement. Le dispensaire n’était pas simplement un lieu de soins. L’administration n’était pas uniquement un espace où l’on délivrait des documents.

Tous ces services représentaient, avant tout, la présence concrète de l’État dans la vie quotidienne du citoyen.

Certes, les moyens étaient limités, les infrastructures insuffisantes et les disparités territoriales déjà réelles. Mais la philosophie du service public semblait plus clairement établie : l’État avait la responsabilité d’assurer à tous un minimum de services essentiels, indépendamment de la capacité de chacun à payer.

Avec le temps, la logique a changé.

Privatisations, partenariats, gestion déléguée, concurrence, recherche de performance, digitalisation et recours accru au secteur privé ont progressivement transformé le paysage.

Certaines de ces évolutions ont incontestablement contribué à moderniser des secteurs entiers.

Mais le problème commence lorsque la logique du marché devient plus forte que la logique du droit.

Un service public n’a pas nécessairement vocation à être gratuit. Mais il doit rester accessible, équitable, de qualité et garanti à tous, particulièrement lorsqu’il concerne des droits fondamentaux.

UN AN PLUS TARD, LES PROGRAMMES ÉLECTORAUX REPOSENT LA MÊME QUESTION.

Ce qui est particulièrement intéressant dans les programmes électoraux de 2026, c’est que les principaux partis susceptibles de participer à la future majorité ne peuvent plus ignorer cette question.

Le Parti Authenticité et Modernité, arrivé en tête du scrutin, a notamment placé le « pacte de citoyenneté » parmi ses grandes orientations et prévoit un important effort financier consacré aux services sociaux, à la santé, à l’éducation et à la qualité de vie.

Son programme reconnaît notamment le paradoxe d’un Maroc qui réalise de grandes avancées en matière d’infrastructures et de modernisation, alors qu’une partie des citoyens continue de rencontrer des difficultés d’accès aux soins, à l’emploi et à des services publics de qualité.

Le parti propose notamment de renforcer les structures sanitaires de proximité, de moderniser les établissements hospitaliers, de développer les services numériques et de réduire les disparités territoriales.

Le discours politique évolue donc.

Le service public n’est plus présenté uniquement comme une question administrative : il est désormais placé au cœur de la citoyenneté.

Mais le véritable test ne sera pas celui des déclarations.

Il sera celui de la transformation des engagements en résultats concrets.

LE RNI : AMÉLIORER LE SERVICE PUBLIC PLUTÔT QUE S’EN DÉSENGAGER.

Le Rassemblement National des Indépendants, qui dirigeait le gouvernement sortant, a lui aussi placé la qualité des services publics et la justice territoriale parmi les priorités de son programme électoral.

Sous le mot d’ordre de la dignité et des opportunités pour tous, le parti met notamment en avant la santé, l’éducation, la protection sociale, le pouvoir d’achat et l’amélioration des services publics.

Ce choix mérite d’être relevé.

Car si le gouvernement précédent a engagé plusieurs réformes importantes, le gouvernement à venir devra également présenter au citoyen un bilan mesurable de ce qui a été réalisé, de ce qui a échoué et de ce qui reste à accomplir.

La qualité du service public ne se mesure pas au nombre de projets annoncés.

Elle se mesure au nombre de citoyens qui bénéficient effectivement d’un service meilleur, plus rapide, plus équitable et plus accessible.

L’ISTIQLAL : UNE PARTICIPATION LIÉE AUX ENGAGEMENTS.

Le Parti de l’Istiqlal, pour sa part, a donné mandat à son secrétaire général, Nizar Baraka, pour négocier sa participation au prochain gouvernement, en mettant en avant la nécessité de prendre en compte ses engagements électoraux.

Cette position rappelle une évidence souvent oubliée :

La formation d’une majorité gouvernementale ne devrait pas se réduire à une répartition des portefeuilles ministériels.

Elle devrait d’abord être l’occasion de rechercher les convergences programmatiques et de les transformer en un véritable contrat gouvernemental, clair, public et évaluable.

La réforme des services publics devrait naturellement constituer l’un des principaux domaines de cette convergence.

L’USFP : DÉVELOPPEMENT ÉQUITABLE ET DIGNITÉ.

L’Union socialiste des forces populaires a, de son côté, présenté ses engagements autour de l’idée de développement équitable et de dignité.

Cette approche réintroduit dans le débat une notion fondamentale :

le service public n’est pas uniquement une technique de prestation ; il constitue l’un des instruments de la justice sociale et territoriale.

Cette dimension est essentielle.

Car la justice territoriale ne consiste pas seulement à inscrire un droit dans les textes.

Elle signifie que le citoyen d’une commune rurale, d’une zone montagneuse ou d’une province éloignée doit pouvoir bénéficier concrètement d’une école, d’un centre de santé, d’un transport, de l’eau, d’une administration et de services numériques de qualité.

LE PPS : UN ÉTAT ACTEUR ET NON SPECTATEUR.

Le Parti du progrès et du socialisme, pour sa part, a défendu pour la période 2027-2031 un programme mettant l’accent sur le rôle volontaire et actif de l’État, la justice sociale et les différentes formes de souveraineté économique, industrielle, énergétique, alimentaire, sanitaire et technologique.

Cette conception rejoint directement la question que je posais il y a un an :

QUELLES DOIVENT ÊTRE LES LIMITES DE L’INTERVENTION DE L’ÉTAT ?

Reconnaître la responsabilité de l’État dans la garantie des droits fondamentaux ne signifie évidemment pas revenir à un modèle économique fermé ni nier le rôle du secteur privé.

L’enjeu est de trouver un équilibre :

un secteur privé dynamique et compétitif, un secteur public fort et efficace, et un État capable de fixer les règles, de garantir l’équité et de protéger le citoyen lorsque les services essentiels risquent de devenir de simples marchandises.

C’est aussi l’un des défis majeurs de la future majorité.

LA LOGIQUE DU PROFIT N’EST PAS L’ENNEMI, MAIS ELLE NE PEUT DEVENIR LA RÈGLE SUPRÊME.

Il faut être juste : la recherche de performance et de rentabilité n’est pas, en elle-même, condamnable.

Un service public qui gaspille ses ressources, refuse l’évaluation, ne sanctionne pas les dysfonctionnements et ne recherche pas la qualité ne peut pas prétendre servir correctement le citoyen.

Mais l’erreur inverse serait de considérer que tout ce qui est rentable est nécessairement bon et que tout ce qui relève du social constitue une charge improductive.

Il existe une différence fondamentale entre une gestion publique rigoureuse, soucieuse de l’efficacité et de la lutte contre le gaspillage, et la transformation d’un droit social en marchandise.

L’hôpital public doit être performant.

L’école publique doit être de qualité.

L’administration doit être rapide, transparente et numérique.

Le transport public doit être fiable et accessible.

Mais ces services restent publics parce qu’ils répondent à un besoin collectif et à un droit du citoyen, et non parce qu’ils doivent générer des bénéfices.

LE VÉRITABLE EXAMEN DU PROCHAIN GOUVERNEMENT.

Le futur gouvernement disposera d’une occasion historique : réinventer la relation entre l’État et le citoyen à travers le service public.

Il ne suffira plus d’inscrire dans le programme gouvernemental des expressions telles que « amélioration de la qualité », « bonne gouvernance » ou « réduction des disparités territoriales ».

Il faudra établir des indicateurs précis et vérifiables.

Combien de temps faut-il pour obtenir un rendez-vous médical ?

Quel est le délai réel de prise en charge d’un patient ?

Combien d’enfants quittent l’école sans solution adaptée ?

Combien de temps faut-il pour obtenir un document administratif ?

Quelle proportion des citoyens bénéficie réellement de services numériques ?

Quelle différence de qualité existe entre les services offerts dans les grandes villes et ceux disponibles dans les zones rurales ?

Et surtout : combien le citoyen doit-il encore payer de sa poche pour accéder à un service que l’État est censé garantir ?

C’est à partir de ces questions que l’État social pourra devenir une réalité mesurable, et non demeurer un simple slogan politique.

DU FONCTIONNAIRE AU SERVICE PUBLIC : CHANGER LA CULTURE ADMINISTRATIVE.

La réforme du service public ne peut pas non plus faire l’économie d’une réforme de la condition de ceux qui le font fonctionner.

Le fonctionnaire n’est pas uniquement une dépense budgétaire.

Il est une composante de la qualité du service public.

Médecins, infirmiers, enseignants, ingénieurs, techniciens, agents administratifs et travailleurs sociaux ont besoin de formation, de motivation, de reconnaissance et d’une évaluation juste.

Mais le citoyen a également droit à une administration qui sanctionne les abus d’autorité, la négligence et les comportements contraires au devoir de service.

La bonne gouvernance ne consiste donc pas seulement à contrôler le citoyen : elle consiste à responsabiliser tout le monde.

LA DIGITALISATION : UNE CHANCE OU UNE NOUVELLE FORME D’EXÉCUTION.

La transformation numérique peut constituer une véritable révolution administrative.

Mais elle peut aussi créer une nouvelle forme d’inégalité si elle suppose que chaque citoyen dispose du même équipement, de la même connexion et des mêmes compétences numériques.

La réussite de la digitalisation ne réside donc pas dans la disparition de l’humain de l’administration.

Elle réside dans la capacité de la technologie à mettre l’administration au service de l’humain.

CINQ ANNÉES POUR GOUVERNER, CINQ ANNÉES POUR ÉVALUER.

Le prochain gouvernement ne partira pas de zéro.

Il héritera de réformes engagées, de grands chantiers sociaux, d’expériences réussies mais aussi de retards et de dysfonctionnements.

Il devra donc éviter la tentation de démolir ce qui a été fait simplement parce qu’une nouvelle majorité arrive.

Il faudra évaluer, corriger, poursuivre et accélérer.

Surtout, le citoyen devra devenir un véritable acteur de l’évaluation des politiques publiques.

La nomination de Mme Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement constitue un moment politique inédit dans l’histoire du Maroc. Mais, au terme de son mandat, son gouvernement sera jugé, comme tous ceux qui l’ont précédé, sur les changements concrets intervenus dans la vie quotidienne des Marocains.

Et c’est là que réside tout le paradoxe du titre de cet article, un an après sa première publication.

Il y a un an, je me demandais si les services publics étaient passés de l’esprit du devoir à la logique du profit.

Aujourd’hui, alors qu’une nouvelle majorité s’apprête à gouverner, la question devient plus exigeante :

L’État social saura-t-il retrouver l’esprit du devoir sans renoncer à l’efficacité, à la performance et à la bonne gouvernance ?

Voilà le véritable examen du prochain gouvernement.

Le citoyen marocain ne demande pas nécessairement un État qui dépense toujours davantage, ni un État qui intervient partout.

Il demande un État qui assume ses responsabilités, utilise correctement les ressources publiques, garantit les droits, respecte la dignité et traite tous les citoyens avec équité, quels que soient leur lieu de résidence ou leur pouvoir d’achat.

En définitive, la valeur d’un gouvernement ne se mesure ni au nombre de ses ministres, ni au volume de ses programmes, ni au nombre de projets annoncés.

Elle se mesure à ce que ressent le citoyen lorsqu’il entre dans une école publique, lorsqu’il se rend dans un hôpital, lorsqu’il prend un autobus, lorsqu’il se présente devant un guichet administratif ou lorsqu’il sollicite un service de l’État.

C’est là, dans les détails de la vie quotidienne, que commence le véritable jugement sur l’État social.

Et c’est là aussi que nous saurons, dans cinq ans, si le Maroc aura réussi à passer d’une conception du service public comme charge à une conception du service public comme investissement dans le citoyen et dans la Nation.

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