ACTUALITÉNOS CHRONIQUEURSPOLITOSCOPE

Les dimanches d’Aziz DAOUDA. Sebta, le tee-shirt et le « nous » d’une droite espagnole de plus en plus belliqueuse

Un slogan, et soudain tout bascule

Par : Aziz DAOUDA

La polémique née autour de Sebta aurait pu rester une controverse politique parmi d’autres. Elle a changé de nature le jour où le football espagnol s’est mué en théâtre identitaire : « Todos somos caballas ». Trois joueurs noirs Kylian Mbappé, Vinícius Júnior, Ibrahima Konaté osent ne pas afficher clairement le message. L’affaire déborde du terrain. Le Real Madrid défend la liberté d’expression de ses joueurs ; des responsables politiques et des groupes de supporters s’embrasent. Ce qui devait être un geste de solidarité devient un test d’allégeance. Et c’est précisément là que la droite espagnole cesse de se contenter de chercher à gouverner : elle se met à tirer à gros boulet sur l’avenir.

Il faut se garder du raccourci : l’Espagne contemporaine n’est pas l’Espagne coloniale. Ses institutions, son droit, sa société ont changé. Peut-être pas tant que ça. Une question s’impose : certaines représentations anciennes de l’« autre » ont-elles survécu, sous des formes transformées, dans une partie du discours politique ?

La colonisation ne reposait pas seulement sur la conquête. Elle reposait sur le classement. Toute entreprise coloniale produit une hiérarchie des populations : ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés, les « civilisés » et ceux qu’il faut diriger. Dans le cas espagnol au Maroc, cette construction est documentée : entre la fin du XIXe siècle et le Protectorat, l’africanisme espagnol a produit de véritables systèmes de classification racialisée.

Le paradoxe est éclairant. Le discours colonial ne présentait pas toujours le Marocain comme totalement étranger : certains africanistes insistaient sur une prétendue proximité de « race » et de « sang ». Pourquoi ? Parce que cette proximité servait la domination. Vous êtes assez proches pour que nous ayons des droits sur vous ; assez différents pour que nous ayons le droit de vous gouverner. Le « moro » n’était pas une catégorie biologique mais une catégorie malléable, capable d’englober le musulman, le Marocain, l’Arabe, le Berbère, jusqu’aux Espagnols musulmans du Moyen Âge. Même al-Andalus a subi ce reclassement : au XIXe siècle, certains historiens ont entrepris de l’« espagnoliser » en le « désarabisant », récupérant l’héritage tout en repoussant l’héritier.

Voilà la grammaire profonde. Et voilà pourquoi sans doute Sebta, aujourd’hui, n’est pas un simple fait divers diplomatique.

L’opération « Todos somos caballas » avait un objet officiel : la solidarité avec les habitants de Sebta. Elle a été portée dans le cadre du football espagnol, avec l’accord de la Liga, à l’initiative de l’Asociación Valenciana de Empresarios. Javier Tebas a insisté sur son caractère non politique. En apparence, quoi de plus innocent qu’un tee-shirt ?

Mais les symboles ont une vie propre. Pour un joueur, le porter pouvait simplement dire : « je suis solidaire des habitants de Sebta ». Pour un autre, dont l’histoire familiale touche à l’immigration ou au Maroc, le même geste vaut l’adhésion implicite à un récit territorial qu’il ne peut incarner. Mbappé l’a dit sans détour : sa solidarité avec Sebta, oui ; mais aussi un hommage aux migrants morts. Refuser un symbole n’est pas refuser les personnes. Cette nuance aurait dû clore le débat. Elle l’a au contraire envenimé.

Car le footballeur qui masque le slogan devient une cible. Vinícius, Konaté, Mbappé au centre d’une polémique qui dépasse largement le football. Le sportif doit rester apolitique mais il doit selon la logique espagnole afficher les symboles politiques qu’on lui tend. Le refus, lui, devient politique. Et l’injonction se referme : prouve que tu es des nôtres. <On brandira ici avec aise la photo d’Ezzalzouli portant ledit teeshirt, sans hésiter un instant à dire : regarder il est marocain et pourtant il l’a porté.

Le contraste le plus révélateur vient du FC Barcelone. Aucun joueur du Barça n’a porté le tee-shirt ; le club a rappelé que l’initiative lui était extérieure. Or la réaction n’a pas eu la même violence que celle réservée aux refus individuels. Pourquoi un joueur qui dissimule un slogan devient-il la cible d’une sommation personnelle, quand un club entier peut s’y soustraire en invoquant son autonomie ?

La réponse tient à une asymétrie ancienne : l’individu doit prouver son appartenance ; l’institution peut revendiquer son indépendance. Le cas de Lamine Yamal rend l’affaire plus sensible encore. Des sources évoquent le souci de son club de ne pas l’exposer à des réactions racistes. L’information a été rapportée mais non confirmée. Quoi qu’il en soit, le contraste demeure, et il est accablant.

Car le tee-shirt contient deux mots magnifiques et dangereux : « somos » et « todos ». « Nous sommes » et « Tous ». Le problème n’est pas la solidarité qu’ils expriment. Le problème commence quand le « nous » devient une frontière.

Il faut ici nommer ce qui se joue. Vox parle de souveraineté, de frontières, d’« invasion » migratoire, et inscrit Sebta et Melilia dans une Espagne assiégée. La littérature académique le classe comme parti de droite radicale. Elle n’ose pas de le qualifier de réplique du fascisme du XXe siècle. La démocratie ne bascule pas d’un coup. Elle se transforme d’abord par son vocabulaire. L’étranger devient menace, la différence devient suspicion, la nation se définit de plus en plus exclusivement. N’est- ce pas comme cela que l’Allemagne a basculé dans le nazisme…Hitler avait bien été élu démocratiquement non ?

C’est là que la droite espagnole dépasse l’entendement. En transformant Sebta en test patriotique, en sommant des joueurs d’origine africaine de valider un récit, elle ne règle aucun problème réel : elle fabrique un ennemi intérieur et, par ricochet, un ennemi extérieur. Le Maroc cesse d’être le voisin avec lequel on négocie pour devenir le miroir commode de toutes les crispations.

Les traces, elles, seront difficiles à effacer. Une relation apaisée entre Madrid et Rabat suppose un minimum de respect mutuel et de prévisibilité. Or on ne construit pas une relation apaisée avec un pays que l’on a pris l’habitude de désigner, chaque fois que la politique intérieure l’exige, comme la source du danger. Les mots employés aujourd’hui deviendront les obstacles de demain.

Il existe des figures qui reviennent parce qu’elles ont posé une question jamais périmée. Bartolomé de las Casas est de celles-là. Au XVIe siècle, ce religieux espagnol, acteur du système avant d’en devenir le critique, contesta une idée alors enracinée : que la puissance puisse décider de la valeur de l’autre, de ses droits, de son humanité.

Cinq siècles plus tard, l’Espagne n’est plus l’empire de Charles Quint. Mais l’histoire ne revient jamais à l’identique : elle revient comme une question. Jusqu’où peut-on défendre l’identité nationale sans transformer l’étranger en menace permanente et la frontière en frontière morale ?

Qui est autorisé à dire « nous » ? Un Espagnol né à Madrid ? Un Marocain devenu espagnol ? Un enfant d’immigrés né à Barcelone ? Un joueur dont les parents viennent d’Afrique ? Un habitant de Sebta ?
Doit-on démontrer publiquement son appartenance lorsqu’un événement national l’exige en brandissant un slogan sans même réfléchir ni à son contenu, ni à son contexte, ni même à ses effets pervers ?

Sebta est le croisement de toutes ces mémoires : européenne et africaine, espagnole et Marocaine surtout. C’est un lieu de vie et un symbole géopolitique. La défendre comme n’importe quelle ville espagnole est une chose. La transformer en citadelle assiégée par les Maures en est une autre. Il n’y a ici plus d’espace de la politique démocratique. La droite espagnole est en train de le rétrécir.

L’Espagne a probablement besoin d’un homme providentiel, claire dans son langage, intelligent dans ses propos et visionnaire dans ses dires. Une sorte de Bartholomé de las Casas. Elle a besoin de retrouver la capacité de distinguer la défense d’un territoire de la désignation d’un ennemi, la solidarité d’une population de l’adhésion à un récit identitaire, le patriotisme de l’exclusion de l’autre. Elle a besoin de préserver une liberté très simple, celle de porter un tee-shirt ou de ne pas le porter.

Car lorsqu’un joueur doit prouver qu’il aime Sebta en portant un slogan, lorsqu’un autre doit se justifier de ne pas être hostile à Sebta parce qu’il le refuse, et lorsqu’un club peut invoquer son autonomie pour s’y soustraire, nous ne sommes plus dans une querelle de football. Nous sommes devant une question bien plus ancienne, et bien plus lourde pour l’avenir des deux rives de la Méditerranée : qui a le droit de dire « nous » ?

Au nom de ce « nous » La droite espagnole cherche à faire dire à toute âme qui bouge en Espagne qu’elle doit aimer « Ceuta »… Elle oublie curieusement qu’il peut y avoir sur le territoire espagnol des gens qui aiment « Ceuta », mais pas de la même façon et pour les mêmes raisons.

Elle ne doit surtout pas oublier que de l’autre côté du détroit de Gibraltar, à 14 km seulement, les Marocains aiment beaucoup Sebta, sans doute plus que tout le monde, mais pas pour les mêmes raisons.
Les Marocains aiment Sebta avec plus de conviction et de légitimité.

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page
Soyez le premier à lire nos articles en activant les notifications ! Activer Non Merci