
Par : Samir Bouzid *

En décembre 2025, lors de la 11ᵉ Conférence des États parties à Doha, le Maroc est devenu le 46ᵉ pays à signer le Transparency Pledge de la Coalition mondiale de la société civile pour la Convention des Nations Unies contre la corruption (CNUCC). Cet engagement, pris par M. Abdelaziz El Houari, chef du département des conventions internationales à l’Instance de probité, de prévention et de lutte contre la corruption (INPPLC), porte sur six principes : publication du calendrier d’examen, des coordonnées du point focal, du rapport de pays complet et du résumé exécutif, organisation de briefings avec la société civile, et soutien à la participation des observateurs de la société civile. Or, en matière de gouvernance, la signature n’est que la première étape. Car l’analyse des faits montre que la mise en œuvre se heurte encore à d’importantes résistances administratives.
En effet, selon le tableau de suivi de conformité de la Coalition, le Maroc est classé « majoritairement conforme » (Mostly compliant). Pourtant, un examen minutieux révèle une réalité plus nuancée. D’une part, le pays a finalisé son deuxième cycle d’examen — portant sur la prévention et la récupération d’avoirs — en décembre 2020, et la visite de terrain de mars 2017 avait associé des acteurs clés tels que Transparency Maroc, le Réseau Marocain de la Protection des Biens Publics et la CGEM. D’autre part, la liste de contrôle d’auto-évaluation (SACL), document fondamental pour comparer l’analyse de l’État et celle de ses pairs, demeure introuvable. Plus flou encore, les coordonnées du point focal officiel restent inaccessibles ou étiquetées comme « inconnues » dans certaines bases de données de suivi. En outre, contrairement aux exigences du Pledge, aucun briefing de suivi ni débat public n’a été documenté avec les organisations citoyennes depuis la publication du rapport final. Cette asymétrie est révélatrice : le Maroc affiche un soutien politique fort sur les grands principes théoriques, mais peine à matérialiser les obligations techniques du quotidien.
L’explication profonde de ce décalage réside, par ailleurs, dans le climat de rupture qui a marqué les rapports entre l’exécutif et le tissu associatif tout au long de l’année 2025. Loin de se satisfaire de promesses futures, la société civile marocaine avait déjà choisi la politique de la chaise vide pour dénoncer l’immobilisme. Ainsi, par un communiqué officiel du 28 janvier 2025, précédant de plusieurs mois le sommet de Doha, Transparency Maroc a gelé sa participation à la Commission Nationale Anti-Corruption (CNAC). L’association justifiait cette décision historique par l’absence de signes tangibles d’engagement réel des pouvoirs publics : la Commission ne s’était réunie que deux fois en huit ans, malgré l’obligation légale de se réunir au moins deux fois par an ; le projet de loi criminalisant l’enrichissement illicite a été retiré ; et des restrictions ont été imposées à la société civile dans le projet de réforme du code de procédure pénale. Ce gel avait provoqué une vive secousse au sein de l’appareil d’État, contraignant le porte-parole du gouvernement, Mustapha Baitas, à intervenir publiquement le 30 janvier 2025 pour défendre le bilan gouvernemental, affirmer que 76 % des objectifs de la stratégie nationale anti-corruption avaient été atteints, et rejeter tout « report de responsabilité ». Ce bras de fer démontre que, pour les acteurs de terrain, les engagements internationaux pris à Doha en fin d’année ne sauraient masquer la réalité d’un dialogue national au point mort depuis des mois.
Ces tensions résonnent, en outre, avec les indicateurs de gouvernance du pays. Selon des données de l’Arab Barometer reprises par la Banque mondiale, 62 % des Marocains expriment peu ou pas de confiance envers leur gouvernement, et 86,5 % perçoivent un niveau élevé de corruption. De même, l’Indice de perception de la corruption (CPI) 2025 de Transparency International confirme ce surplace : avec un score de 39/100, le Maroc se classe 91ᵉ sur 182 pays, légèrement mieux qu’en 2024 (37/100), mais toujours sous la moyenne mondiale (42/100) et au niveau de la moyenne régionale MENA.
L’INPPLC elle-même ne cache pas ces dysfonctionnements. Lors de la présentation de son budget 2026 devant la Chambre des représentants, l’Autorité a dressé un constat sans concession, en citant les indicateurs de l’OCDE : les conflits d’intérêts affichent 78 % de conformité réglementaire, mais seulement 33 % d’application réelle ; l’open data chute de 78 % dans les textes à 54 % dans les faits ; et le lobbying ne respecte que 20 % des exigences textuelles, pour une conformité nulle (0 %) sur le terrain.
Dès lors, la résolution 11/2 adoptée à Doha offre une opportunité de corriger le tir en liant plus étroitement les examens nationaux à l’assistance technique et à une participation accrue de la société civile. Cependant, tant que le dialogue avec les organisations de terrain restera rompu, les avancées risquent de demeurer cosmétiques. En signant le Transparency Pledge, le Maroc a accepté de se soumettre au regard international. Pour que cet engagement ne soit pas une simple opération de communication, le Royaume doit de toute urgence renouer le dialogue avec ses forces vives nationales. Car la transparence ne se décrète pas à l’étranger : elle se pratique chez soi.
* Samir Bouzid
Droits de l’Homme – Protection du bien public et lutte contre la corruption
Membre fondateur de l’Instance nationale de protection des biens publics au Maroc (INPBPM)
Ancien vice-président de l’INPBPM
Secrétaire général du Centre Justice pour les Droits de l’Homme (CJDH)
Sources principales :
– UNCAC Coalition – Morocco signs the Transparency Pledge (19 décembre 2025) :
https://uncaccoalition.org/morocco-signs-the-uncac-review-transparency-pledge
– Communiqué officiel de Transparency Maroc (28 janvier 2025) – Gel de la participation à la CNAC
– Réaction de Mustapha Baitas (30 janvier 2025)
– Transparency International – Corruption Perceptions Index 2025
– OECD Anti-Corruption and Integrity Outlook 2026 – Morocco
– Banque mondiale / Arab Barometer – Données sur la confiance institutionnelle (2025)
– Documents UNODC – Rapport de pays du deuxième cycle d’examen (décembre 2020)



