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Les dimanches d’Aziz DAOUDA. Nationalité espagnole aux Sahraouis : le pari risqué de Madrid

Par : Aziz DAOUDA 

La nouvelle loi espagnole ouvrant l’accès à la nationalité aux personnes nées au Sahara du temps où il était sous administration espagnole, ainsi qu’à certains de leurs descendants, se présente comme une «réparation historique». Derrière ce geste symbolique se cache toutefois un calcul politique ambigu, susceptible de se retourner contre l’Espagne, l’Algérie et le Polisario, tandis que le Maroc pourrait, paradoxalement, en sortir renforcé.

Un paradoxe diplomatique

  • Madrid avait reconnu, en 2022, le plan marocain d’autonomie comme la base «la plus sérieuse, réaliste et crédible» pour régler le différend du Sahara.
  • Or, en réactivant, par le droit de la nationalité, son lien avec l’ancienne colonie, l’Espagne renoue de fait avec son rôle de puissance administrante, contredisant sa propre logique de soutien à l’autonomie.
  • Juridiquement, il ne s’agit pas d’une reconnaissance de l’indépendance sahraouie ; politiquement, le message est nettement plus trouble.

Un levier contre Rabat… ou un boomerang ?

 La loi intervient dans un contexte de fortes tensions entre l’Espagne et le Maroc, notamment autour de la crise de Sebta et des attaques politiques à répétition contre Rabat. D’une affaire banale de migration, les choses ont évolué, dans le vacarme et l’irresponsabilité; situation où le Maroc est redevenu un bouc émissaire, l’ennemi éternel pour certains, le voisin dérangeant pour d’autres. Bref un sujet de politique interne mouvementé et instable.

Pour Madrid, il s’agit d’une tentative désespérée de reprendre la main dans une phase où le vacarme interne la désarme face à un Maroc serein, calme et droit dans ses bottes.

En distribuant des passeports européens, l’Espagne entend rappeler qu’elle conserve un levier historique dans le dossier saharien, tout en se mettant en porte-à-faux avec la tendance européenne à verrouiller les frontières.

Ce levier, qu’elle a voulu s’offrir, pourrait devenir un boomerang. C’est dit comme cela mais c’est en fait quasiment une certitude que l’Espagne dans sa précipitation n’a pas imaginé:

  • La nationalité espagnole offre surtout une liberté de circulation concrète à une partie seulement des habitants des camps de Tindouf.
  • Elle permet à des individus de quitter les camps, de travailler, d’étudier et de s’installer en Europe sans passer par les structures du « Polisario » et de l’Algérie.
  • A terme, cela pourrait affaiblir le système politique des camps, fondé sur le récit factice d’une population attendant son retour sur un territoire qu’elle aurait libéré.

Le risque de la vérité administrative

 La loi exige des justificatifs précis : actes d’état civil, documents espagnols, recensements onusiens, etc. Cette individualisation des parcours impose une transparence que le « Polisario » et son sponsor attitré ont longtemps évitée:

  • Qui sont réellement les habitants des camps ?
  • Combien sont originaires du Sahara occidental ?
  • Combien ont possédé et possèdent encore des documents de l’administration espagnole ?

Cette mécanique administrative pourrait produire un effet de vérité politiquement explosif pour le « Polisario » et l’Algérie.

Alger applaudit aujourd’hui… mais pourrait déchanter rapidement

 Comme à son habitude, l’Algérie qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez, salue la mesure, persuadée qu’elle renforce la dimension internationale du dossier saharien. Mais si la mobilité accrue des populations des camps affaiblit le « Polisario », Alger pourrait découvrir que son bénéfice politique immédiat se transforme en problème stratégique : une population moins captive est moins dépendante du récit politique unique qu’elle soutient. Les séquestrés d’origine sahraouie auront la possibilité de partir, mais pas les autres. Ceux qui en seraient empêchés ou interdits par le « Polisario » pouvant se soulever de façon manifeste et peut-être meurtrière. Bonjour la rebellion dans les camps. Beaucoup de boulot en perspective pour la gendarmerie algérienne.

Le recensement demandé par l’ONU et évité depuis cinquante ans par Alger aura ainsi lieu, mais d’une autre façon. Il scindera la population en deux : les Sahraouis et les autres. Alger aura à répondre de qui sont « les autres », de leur nombre et de qui les a ramenés là.

Le Maroc : le grand gagnant involontaire ?

Contrairement aux apparences, le Maroc n’a pas absolument rien à perdre :

  • Si l’Espagne facilite la sortie des camps, Rabat peut observer, sans être accusé d’ingérence, une transformation qu’il ne pourrait pas provoquer lui-même.
  • Une émigration massive poserait au « Polisario » une question autrement plus dangereuse qu’une résolution internationale : qui reste dans les camps et pourquoi ?
  • Le Maroc pourrait ainsi assister, spectateur amusé, à l’affaiblissement progressif du dispositif des camps.

Une contradiction espagnole de plus

Enfin, la loi réactive un débat que Madrid souhaitait éviter : si l’histoire coloniale espagnole produit aujourd’hui des droits individuels au Sahara, pourquoi ne pourrait-elle pas être discutée également à Sebta et Melilla ? En voulant rouvrir le dossier colonial, l’Espagne réactive ses propres contradictions. Certaines populations d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine pourraient y voir une brèche pour ne plus se considérer comme migrantes, mais bien comme espagnoles, au motif que leurs pays respectifs ont été colonisés par l’Espagne et qu’eux-mêmes ou leurs parents ont servi dans l’administration coloniale espagnole.

Le paradoxe final

L’Espagne voulait peut-être donner un coup au Maroc. Elle risque surtout de donner un passeport à une population dont la mobilité va déstabiliser le système politique des camps, mettre à nu encore plus le rôle joué par Alger dans l’affaire et porter un coup de grâce définitif au « Polisario », qu’elle a longtemps soutenu indirectement pour des raisons de calcul politique. Elle a toujours cherché à renforcer le récit indépendantiste sahraoui. Elle pourrait maintenant contribuer à renforcer, chez certains individus, un autre récit : celui d’une population qui veut simplement sortir de cinquante années de conflit et construire une vie normale en Europe. Une Europe qui n’a pas été associée à la décision. Dieu sait que c’est un sujet sensible.

Dans cette partie, le Maroc pourrait bien être le moins inquiet des trois acteurs. Madrid risque de découvrir qu’en voulant rouvrir le dossier colonial, elle réactive ses propres contradictions. Alger risque de découvrir qu’en applaudissant la mesure, elle applaudit peut-être une évolution susceptible d’affaiblir le dispositif dont elle soutient la pérennité.

Et le Maroc ? Il pourrait simplement regarder. Et attendre de voir ce qui se passe lorsque les portes s’ouvrent et que des courants d’air violents se mettent à faire battre les volets des fenêtres en Espagne, à Alger et dans les camps.

Comme quoi il ne faut jamais être impulsif et faire les choses dans la précipitation…C’est ce qu’à fait Madrid.

La maturité politique et la sagesse ne sont pas donnés à tout le monde.

 

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