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L’Espagne face aux fantômes de 1936 – Par: Marco BARATTO *

Par: Marco BARATTO *

Le 1936 espagnol ne reviendra pas sous la même forme. L’histoire ne fonctionne jamais comme une photocopieuse. Les sociétés changent, les institutions évoluent et les tragédies du passé ne se reproduisent presque jamais à l’identique. Mais l’histoire possède une autre fonction, plus exigeante : elle permet de reconnaître les mécanismes qui, lorsqu’ils s’accumulent, peuvent transformer une crise politique en crise de société.

C’est dans cette perspective qu’il faut regarder la montée de la nouvelle vague noire qui traverse une partie de la droite radicale espagnole.

Ce qui inquiète n’est pas l’existence d’une droite nationaliste. Elle appartient pleinement au jeu démocratique. Ce qui inquiète davantage est la convergence progressive de plusieurs discours : rejet de l’immigration, hostilité envers le gouvernement, dénonciation des autonomies, méfiance envers les identités régionales, glorification d’une conception homogène de la nation et transformation systématique de l’adversaire politique en ennemi.

Pris séparément, chacun de ces éléments peut appartenir au débat démocratique. Leur combinaison produit cependant une dynamique différente.

Le danger apparaît lorsque la politique cesse d’être une confrontation entre projets et devient une lutte entre ceux qui seraient supposément les « vrais Espagnols » et ceux qui seraient accusés de trahir l’Espagne.

C’est précisément ce type de logique qui doit être observé avec la plus grande attention.

En 1936, la guerre civile ne surgit pas d’un vide politique. Elle fut précédée par une polarisation extrêmement profonde de la société, par la destruction progressive des espaces de compromis et par une représentation de plus en plus radicale de l’adversaire. La violence politique, les fractures sociales, les conflits idéologiques et les tensions territoriales finirent par produire une situation dans laquelle une partie du pays ne considérait plus l’autre comme une composante légitime de la communauté nationale.

C’est cette logique, et non une prétendue identité entre 1936 et 2026, qu’il faut aujourd’hui regarder.

Car une démocratie peut survivre à une élection très conflictuelle. Elle peut survivre à un gouvernement impopulaire. Elle peut survivre à une forte opposition idéologique. Ce qui devient beaucoup plus dangereux, c’est lorsqu’une société commence à perdre la capacité de reconnaître la légitimité de ceux qui pensent autrement.

À Palencia, l’épisode autour des Tanxugueiras constitue à cet égard un signal particulièrement révélateur. Trois artistes galiciennes se retrouvent prises dans une confrontation politique qui ne les concernait pas directement. Leur langue et leur identité culturelle deviennent, dans un contexte de tension politique, des éléments susceptibles d’être perçus comme provocateurs.

C’est là que la question migratoire rejoint la question nationale.

L’immigré est présenté comme celui qui arrive de l’extérieur et menace l’identité espagnole ; les identités régionales peuvent ensuite être présentées comme des forces qui menacent l’unité de l’intérieur. Le raisonnement devient alors extrêmement simple : il faudrait défendre la nation contre ceux qui viennent d’ailleurs, mais aussi contre ceux qui, à l’intérieur du pays, revendiquent une identité différente.

Cette vision de la nation est profondément incompatible avec l’Espagne pluraliste née de 1978.

Le franquisme avait précisément cherché à construire une Espagne centralisée et culturellement uniforme. Les langues régionales furent marginalisées et les identités territoriales considérées comme des problèmes politiques. La démocratie espagnole a choisi une autre voie : reconnaître la diversité sans renoncer à l’unité.

Cette distinction est essentielle.

Une Espagne unie n’est pas nécessairement une Espagne uniforme.

Une nation peut posséder plusieurs langues, plusieurs mémoires, plusieurs traditions et plusieurs identités territoriales tout en partageant des institutions communes. C’est même l’un des grands acquis de la démocratie espagnole.

La nouvelle vague noire remet progressivement en cause cette conception lorsqu’elle transforme la diversité en soupçon.

Elle ne dit pas toujours ouvertement qu’il faut supprimer les différences. Elle commence souvent par les présenter comme excessives, dangereuses, coûteuses ou artificielles. Elle affirme que certaines langues seraient imposées, que certaines autonomies seraient responsables des divisions du pays, que certaines identités régionales constitueraient une menace pour l’unité nationale.

Puis le vocabulaire se durcit.

L’adversaire devient un traître. Le migrant devient une invasion. L’autonomiste devient un séparatiste. La revendication culturelle devient une provocation. Le gouvernement devient l’ennemi de la nation.

C’est ainsi que la frontière entre désaccord politique et délégitimation de l’autre commence à disparaître.

Le danger de cette vague noire réside précisément dans cette banalisation.

Il ne faut pas attendre la violence physique pour s’inquiéter. Il faut s’inquiéter lorsque la violence verbale devient normale, lorsque les insultes remplacent l’argumentation, lorsque les symboles nationaux deviennent des instruments d’exclusion et lorsque la politique consiste de plus en plus à désigner ceux qui n’auraient pas leur place dans la communauté nationale.

La question migratoire mérite évidemment un débat sérieux. L’Espagne doit contrôler ses frontières, lutter contre les réseaux criminels, organiser l’accueil et l’intégration et défendre ses intérêts européens. Mais une politique migratoire ferme n’a rien à voir avec la construction de l’étranger comme ennemi collectif.

De la même manière, défendre l’unité espagnole est parfaitement légitime. Mais défendre l’unité ne signifie pas nier la Galice, la Catalogne ou le Pays basque.

La différence entre patriotisme et nationalisme exclusif se trouve précisément là : le patriotisme peut aimer son pays sans avoir besoin de haïr celui qui est différent.

L’Espagne devrait aujourd’hui se méfier de ceux qui prétendent parler au nom d’une nation unique, pure et homogène. Car l’Espagne réelle n’a jamais été ainsi.

Elle est galicienne et catalane, basque et andalouse, castillane et valencienne. Elle est faite de plusieurs langues, de plusieurs histoires et de plusieurs mémoires. Elle est également devenue, au fil des décennies, une société européenne diverse dans laquelle vivent des populations venues d’horizons différents.

Vouloir effacer cette réalité ne rendrait pas l’Espagne plus forte. Cela la rendrait plus fragile.

Le Partido Popular porte ici une responsabilité historique particulière. S’il veut rester une grande force conservatrice et démocratique, il doit résister à la tentation de courir derrière la vague noire. La démocratie ne se protège pas en reprenant progressivement les mots de ceux qui veulent réduire son espace de pluralisme. Elle se protège en proposant une alternative crédible, ferme lorsque cela est nécessaire, mais toujours compatible avec l’État de droit.

L’Espagne n’a pas besoin d’un nouveau combat entre deux blocs irréconciliables. Elle a besoin de retrouver la culture du compromis qui permit précisément, après la mort de Franco, de construire la démocratie.

C’est pourquoi le souvenir de 1936 doit être beaucoup plus qu’une référence historique.

Il doit être un avertissement.

Le véritable scénario 1936 ne serait pas le retour des uniformes, des barricades ou des militaires dans les rues. Ce serait la disparition progressive de l’idée selon laquelle ceux qui pensent autrement appartiennent malgré tout à la même communauté politique.

Ce serait le moment où l’immigré cesse d’être une personne pour devenir une menace abstraite, où l’autonomiste cesse d’être un citoyen pour devenir un suspect, où l’opposant cesse d’être un adversaire pour devenir un traître.

Ce serait le moment où la nation ne serait plus définie par ce qu’elle partage, mais par ceux qu’elle décide d’exclure.

Voilà pourquoi la vague noire espagnole doit être prise au sérieux.

Non parce qu’elle annoncerait nécessairement une nouvelle guerre civile, mais parce qu’elle peut progressivement modifier les frontières morales du débat public. Ce qui était hier considéré comme inacceptable peut devenir aujourd’hui discutable, puis demain normal.

C’est ainsi que les démocraties se fragilisent.

La musique des Tanxugueiras à Palencia offre finalement une image simple de ce que l’Espagne devrait défendre. Trois femmes chantant en galicien ne menacent pas l’unité du pays. Elles en représentent une partie.

Une Espagne capable d’entendre cette musique est une Espagne démocratique.

Une Espagne qui voudrait la faire taire parce qu’elle est galicienne serait une Espagne qui aurait commencé à avoir peur d’elle-même.

Le 1936 ne doit pas revenir. Mais pour l’empêcher de revenir sous quelque forme que ce soit, il ne suffit pas de se souvenir de la guerre civile. Il faut reconnaître les premiers signes de la logique qui peut conduire une société à ne plus accepter ses propres différences.

La vague noire n’est donc pas seulement un phénomène électoral.

C’est un combat pour définir ce que sera l’Espagne de demain.

Et la question essentielle est désormais de savoir si cette Espagne choisira la peur de l’autre ou la confiance dans sa propre pluralité.

Essayiste et analyste politique italien

 

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