
Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Invités sur le plateau de l’émission « Point à la ligne », animée avec sa rigueur habituelle par Abdellah Lachgar, le parlementaire Abdelaziz El Ash’hab (Istiqlal) et le membre du bureau politique Azzouz Sanhaji (PPS) ont livré deux visions antagonistes du Maroc de demain. Loin d’un simple exercice de rhétorique, ce face-à-face a mis en lumière les fractures idéologiques qui traversent la scène politique marocaine, dans un contexte où la défiance citoyenne n’a jamais été aussi palpable.
1. L’Istiqlal ou la promesse d’un État protecteur et souverain.
Abdelaziz El Ash’hab a campé un parti qui assume pleinement son héritage : celui d’un État stratège, garant du service public et de la souveraineté nationale. Sur le volet éducatif, le projet de généralisation du préscolaire gratuit (dès 4 ans) et l’ambition de former 100 000 talents numériques dessinent un horizon de long terme. Toutefois, on peut s’interroger sur la capacité du système actuel à absorber ce choc de compétences sans une réforme pédagogique profonde.
Dans le secteur sanitaire, la création d’une Agence nationale des urgences et le stock stratégique de six mois de médicaments répondent à une préoccupation légitime, renforcée par les crises récentes. Mais le parti reste évasif sur le coût global de ces mesures, se retranchant derrière l’idée d’une « rationalisation des dépenses ».
S’agissant des jeunes, l’Istiqlal mise sur l’incitation individuelle : prime au mariage (5 000 DH), aide au premier logement, et un « M. Charte de la jeunesse » qui semble plus un cadre général qu’un plan d’action contraignant. Pour les retraités, le discours est clair : refus de toute nouvelle charge, réforme des caisses et gratuité des soins. Une posture rassurante, mais qui ne dit pas comment sauver des caisses structurellement déficitaires sans toucher aux paramètres de calcul.
2. Le PPS ou la tentation du « grand soir » social.
Azzouz Sanhaji a joué la carte de la rupture quantitative. Avec des chiffres chocs – 1 million d’emplois nets, 165 000 recrutements directs dans la santé et l’éducation, 8,5 millions de nouveaux bénéficiaires de la couverture maladie –, le PPS affiche une ambition redistributive inédite.
Pour les jeunes, le PPS ne promet pas une prime, mais un emploi. Le slogan est clair : intégrer massivement les diplômés dans la fonction publique et le tissu productif. L’obligation d’inscrire un jeune de moins de 40 ans en tête de liste électorale est une mesure symbolique forte, même si son efficacité politique reste à prouver.
Pour les retraités, le PPS sort l’artillerie lourde : revalorisation du minimum pension à 3 000 DH, suppression de la décote de 50 % sur les pensions de réversion, et instauration d’une retraite progressive. Ces mesures, si elles voyaient le jour, transformeraient radicalement le quotidien des aînés. Mais là encore, la question du gâteau financier se pose avec acuité.
3. Le talon d’Achille des deux discours : la faisabilité et la confiance
Au-delà des chiffres, deux écueils majeurs fragilisent ces discours.
● Le financement (l’impasse commune) : L’Istiqlal évoque une « gestion rationnelle », le PPS une « réforme fiscale ». Aucun des deux invités n’a fourni de clef de répartition claire. Dans un contexte de déficit budgétaire contraint, ces promesses relèvent-elles de l’utopie ou d’une stratégie d’évitement ?
● Le passif politique : L’Istiqlal a dirigé le gouvernement à plusieurs reprises. Pourquoi ces solutions n’ont-elles pas été mises en œuvre plus tôt ? Le PPS, souvent dans l’opposition, bénéficie de la fraîcheur des promesses, mais son passage au gouvernement dans des coalitions passées lui a parfois valu d’être accusé de compromis.
4. Le verdict du citoyen : une écoute polie, une adhésion en berne.
Le citoyen, habitué aux joutes oratoires, sait désormais décrypter les « programmes électoraux ». Les jeunes et les retraités, ces oubliés de la croissance, regardent ces débats avec un mélange d’espoir et de scepticisme. L’exercice de « Point à la ligne » a le mérite de clarifier les positions, mais il n’efface pas une réalité : en l’absence de feuilles de route budgétaires détaillées et d’échéanciers crédibles, la confiance peine à se reconstruire.
En définitive, ce duel Istiqlal-PPS révèle moins un choc des programmes qu’un choc des tempéraments politiques. Face à l’urgence sociale, le Maroc balance entre une vision héritée du « Makhzen bienveillant » (Istiqlal) et une social-démocratie de rupture (PPS). Mais pour convaincre, il ne suffit plus de promettre ; il faut démontrer sa capacité à transformer le verbe en acte.



