
Par : Mohamed KHOUKHCHANI

À l’approche des élections législatives du 23 septembre 2026, on pourrait s’attendre à une effervescence citoyenne : débat d’idées, confrontation des bilans, émulation programmatique. Or, c’est un tout autre climat qui prévaut dans une large frange de l’opinion publique : un mélange d’anxiété, de lassitude et de défiance. La menace la plus sérieuse qui plane sur ce scrutin n’est peut-être pas seulement l’abstention, mais la question qui fuse, sur les réseaux sociaux, dans la presse et dans les quartiers : « Pourquoi voter, si ce sont toujours les mêmes visages qui reviennent, parfois sous des couleurs politiques différentes ? » Une interrogation gênante, certes, mais pleinement légitime. L’erreur ne serait pas de la poser, mais de l’ignorer.
1. Quand le changement de costume devient banal.
Ces dernières semaines, le phénomène des « transhumances » politiques a refait surface avec une vigueur particulière. Médias24, dans une analyse publiée le 28 août, souligne l’ampleur des changements d’allégeance à l’approche du scrutin, estimant que cette pratique creuse un peu plus le fossé de confiance entre les électeurs et les partis. Des élus et responsables locaux passent d’une formation à une autre, parfois au sein même de la majorité sortante, alimentant des polémiques publiques.
Comme le relève SNRT News, le phénomène ne relève plus de l’exception individuelle : il est devenu un « défi structurel » qui dépasse le cadre juridique, malgré les réformes ayant durci les conditions de candidature et encouragé la participation des jeunes.
Dès lors, le citoyen est en droit de s’interroger : comment accorder sa confiance à un parti qui ne sait pas lui-même, jusqu’au dernier moment, qui le composera ? Comment distinguer une évolution politique sincère d’une simple quête de validation et de siège ?
Changer de parti n’est pas en soi un crime. Les convictions peuvent mûrir, les divergences naître. Mais le problème survient lorsque ces changements coïncident systématiquement avec la période électorale, donnant l’impression que les principes sont plus malléables que les affiches. « On a l’impression que certains candidats ne changent pas d’idées, ils changent juste de positionnement », résume un électeur de Casablanca, rencontré lors d’un meeting.
2. De la compétition programmatique à la course au « candidat gagnant ».
Dans plusieurs circonscriptions, la logique s’est inversée : au lieu de chercher à convaincre par des projets, les partis rivalisent pour attirer la personnalité locale jugée la plus « susceptible de l’emporter ». À Larache, un organe de presse a documenté cette concentration de phénomènes : poids des notables, compétition acharnée, transhumances et tentatives d’incarnation de la jeunesse. À Fès, les alliances et les changements de dernière minute ont suscité un débat sur la facilité avec laquelle on échange les positions et les étiquettes à l’approche du scrutin.
Le citoyen se trouve alors face à un vrai dilemme : vote-t- on pour le parti, pour la personne, pour le programme, ou pour le « favori » ? « Dans mon quartier, on nous dit de voter pour celui qui peut faire bouger les choses localement, pas pour un programme national », confie un enseignant à la retraite de Rabat.
Quand la réponse devient « votez pour celui qui peut gagner », on glisse d’une logique de représentation politique vers un autre modèle, où la capacité de mobilisation, les ressources et les réseaux locaux priment sur la compétence et le bilan.
Un parti politique ne devrait pas être une simple plateforme électorale interchangeable. C’est une école de formation civique, un projet de société, un creuset d’élites. S’il se réduit à un contenant vide, vidé de sa substance, comment exiger du citoyen qu’il reste fidèle à l’isoloir ?
3. Les candidats eux-mêmes reconnaissent la crise de confiance.
Ce qui frappe, c’est que les acteurs politiques eux-mêmes, souvent en privé, admettent la gravité de la situation. Dans un débat diffusé par SNRT News, la question de la confiance a été placée au cœur des élections de 2026, présentées comme un test entre le bilan de la gestion et les attentes citoyennes. Les représentants de la majorité et de l’opposition ont croisé le fer sur les causes de la transhumance et le renouvellement des élites, mais tous ont buté sur la même question : comment restaurer la confiance ?
Par ailleurs, des voix commencent à s’élever au sein même des partis pour proposer un discours différent. Le ministre de la justice de couleur politique PAM a ainsi reconnu l’existence de « lacunes » dans l’expérience gouvernementale, tout en appelant à ce que les futures coalitions soient dictées par le verdict des urnes. Les échanges sont devenus vifs entre d’anciens alliés au sein de la majorité, comme en témoigne le bras de fer médiatique entre le RNI et le PAM au sujet du bilan et des ambitions électorales. « Si les alliés d’hier s’accusent mutuellement aujourd’hui, qui est vraiment responsable du bilan des cinq dernières années ? » s’interroge une militante associative à Marrakech.
Le débat électoral est sain et nécessaire. Mais lorsqu’il se résume à un échange d’accusations, sans discussion sérieuse sur les responsabilités et les solutions, il ne fait que renforcer le sentiment que le citoyen est une fois de plus invité à choisir entre des discours contradictoires.
4. Cependant, tout n’est pas noir…
Il serait injuste de nier les tentatives de renouveau. Certains partis présentent des candidats jeunes, comme à Larache. La société civile s’implique : le Réseau Amazigh a adressé un mémorandum aux partis pour exiger des engagements concrets sur la mise en œuvre du caractère officiel de l’amazighité. Enfin, les thèmes sociaux – pouvoir d’achat, protection sociale, santé, éducation, emploi des jeunes – s’imposent dans le débat, comme le relève un site sur Internet.
Mais la question cruciale demeure : qui mettra en œuvre ces promesses, avec quelle compétence, et qui les tiendra pour responsables ?
5. L’électeur face à quatre choix.
Devant ce constat, le citoyen dispose de quatre options :
● Le boycott : C’est un acte politique légitime s’il est réfléchi. Mais est-ce une garantie de réforme ? En restant chez eux, les mécontents laissent les urnes à ceux qui possèdent des bases solides et des réseaux de mobilisation. Le boycott peut être un signal, mais il risque aussi de devenir un abandon d’influence. « Le boycott ne changera rien si on ne propose pas d’alternative », estime un jeune cadre de Tanger.
● Le report du scrutin : Une idée qui ne résout rien. Suspendre le processus démocratique dans l’espoir de voir émerger des candidats meilleurs est illusoire. Une démocratie ne s’arrête pas aux portes de la perfection.
● Le bulletin nul : Il exprime un refus, mais ne désigne aucune alternative. Il reste un cri impuissant, qui n’empêche pas l’élection d’un candidat.
● La participation éclairée : C’est la voie la plus ardue, mais la plus féconde. Une participation qui n’est ni aveugle, ni communautaire, ni achetée. Une participation qui commence par des questions : « Qu’as-tu accompli ? Où étais-tu ces cinq dernières années ? Pourquoi changes-tu de parti ? Quels sont tes engagements précis et vérifiables dans un an, deux ans, cinq ans ? »
Ces questions sont plus redoutables pour un politicien médiocre qu’un boycott silencieux. « Un candidat qui ne craint pas les questions de ses électeurs est un candidat qui a quelque chose à cacher », lance un élu municipal sortant, sous couvert d’anonymat.
6. La démocratie n’est pas un concours de perfection.
Certains citoyens se retranchent derrière l’absence de candidat idéal. Mais la démocratie ne fonctionne pas ainsi. Elle consiste à choisir, parmi l’offre existante, celui ou celle qui semble le plus compétent, le plus intègre, et à le ou la contrôler ensuite. Le vote n’est pas un brevet de bonne conduite à vie, mais un mandat temporaire et conditionnel.
7. Un Parlement faible ? Une hypothèse à écarter, un risque à anticiper.
Il serait prématuré d’affirmer que la future Chambre des représentants sera la pire de l’histoire du Maroc. Mais il est légitime de tirer la sonnette d’alarme. Si les logiques de l’argent, du clientélisme, de la transhumance et du recyclage des élites l’emportent sur celles de la compétence et de l’intégrité, nous risquons de nous retrouver avec une assemblée fragile, déconnectée des réalités, et incapable d’assurer ses fonctions de contrôle du gouvernement et de législation.
8. L’image du Maroc est-elle en jeu ?
Le Maroc se présente comme un pôle de stabilité et de réforme. Les investisseurs étrangers regardent aux fondamentaux, mais la crédibilité des institutions représentatives n’est pas un détail. La Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle (HACA) a d’ailleurs établi un cadre pour garantir la pluralité et la qualité de l’information jusqu’au scrutin. Les médias, à leur tour, ont une responsabilité majeure : ne pas se contenter de relayer les slogans, mais questionner les bilans, les parcours et les promesses.
9. Ne boycottons pas le pays, boycottons les mauvais politiques !
C’est le cœur du message. On peut être en colère contre les partis, méfiant envers les politiciens. Mais la solution est-elle de leur abandonner les urnes ? Le désespoir est compréhensible, mais en faire une posture permanente, c’est offrir un cadeau empoisonné à la politique médiocre.
Ce qu’il nous faut, pour les législatives de 2026, ce n’est ni une mobilisation à tout prix, ni un boycott systématique. C’est une participation exigeante, sous conditions : nous participons en observant, en questionnant, en comparant, en refusant la vente des voix et le clientélisme. Et nous ne disparaissons pas après le dépouillement. La démocratie ne s’arrête pas à la porte du bureau de vote ; elle commence vraiment après.
Conclusion : une élection, un commencement.
Le 23 septembre 2026 sera un test pour les partis, mais aussi pour les citoyens. Soit nous cédons au défaitisme et abandonnons le champ, soit nous devenons des électeurs lucides qui disent aux candidats : « Vos promesses ne suffiront pas. Nous lirons vos bilans, nous suivrons vos actions, et nous vous jugerons. »
Le Maroc n’a pas besoin d’un boycott de la démocratie, mais d’un boycott des politiciens qui la trahissent. Pas d’un report du scrutin, mais de candidats qui le méritent. Pas de bulletins nuls en masse, mais de bulletins conscients, donnés en connaissance de cause, et retirés à ceux qui trahissent leur mandat.
Que le message de 2026 soit clair : Ni boycott désespéré, ni participation aveugle, mais un engagement citoyen lucide, critique et exigeant. Car le plus grand danger n’est pas la victoire d’un parti sur un autre, mais que les citoyens cessent de croire que leur voix peut faire la différence. Et quand un citoyen perd le sens de son vote, reconquérir cette confiance devient plus vital que la conquête des sièges eux-mêmes.



