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Transhumance inversée : du RNI vers le PAM, les législatives 2026 sont-elles déjà une simple formalité ?

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Introduction : Entre mercato des élus et démocratie interne en berne, le jeu des chaises musicales interroge la sincérité du scrutin à venir.

À l’approche du scrutin du 23 septembre 2026, le paysage politique marocain offre un spectacle paradoxal. Jamais le nombre de partis en lice n’a été aussi élevé – 33 formations autorisées – et jamais la défiance des citoyens envers la classe politique n’a semblé aussi profonde. Une enquête récente indique que près de 95 % des Marocains disent ne pas faire confiance aux partis, perçus comme opaques et dominés par les intérêts personnels. Au cœur de cette crise de confiance, un phénomène récurrent à chaque cycle électoral : la « transhumance politique ». Empruntée au vocabulaire pastoral, cette expression désigne la migration périodique des élus et cadres d’un parti à l’autre, une pratique que l’article 61 de la Constitution de 2011 avait voulu enrayer mais qui, telle une plante invasive, trouve toujours le moyen de repousser. En 2021, ce mouvement avait profité au RNI, propulsé en tête des urnes. En 2026, le courant s’inverse : c’est désormais le PAM qui attire les transfuges du parti de la colombe. Faut-il y voir le signe que le résultat des législatives est déjà écrit ? Et si oui, quel sens donner à la mobilisation de plus de trente partis ?

Exemples et illustrations chiffrées.

1. Les chiffres clés des législatives de 2021 : une progression fulgurante du RNI.

Le scrutin du 8 septembre 2021 a consacré l’ascension spectaculaire du Rassemblement national des indépendants. Avec 2.099.036 voix (27,66 % des suffrages), le RNI a décroché 102 sièges sur les 395 que compte la Chambre des représentants. Une progression remarquable puisqu’il a gagné 65 sièges par rapport à 2016. Le PAM, avec 1.400.122 voix (18,45 %), a obtenu 87 sièges, tandis que le PJD, parti au pouvoir depuis 2011, s’effondrait de 125 à seulement 12 sièges. Le taux de participation, lui, a atteint 50,18 % , un seuil symbolique franchi pour la première fois en dix-neuf ans. Ces chiffres montrent à quel point les mouvements de cadres entre partis peuvent bouleverser l’équilibre politique.

2. Le « mercato politique » de 2026 : quand le PAM attire les cadres du RNI.

La transhumance de 2026 a changé de sens. Selon des informations rapportées par le quotidien Assabah, le PAM est devenu une « destination privilégiée » pour plusieurs figures issues du RNI. Parmi les cas emblématiques :

● À Larache, le RNI a écarté son député sortant Mohamed Simou, président de la commune de Ksar El Kébir, pour investir un jeune candidat, Abdelhakim Al Ahmadi. En réaction, le PAM a avancé Zineb Simou, la fille du député écarté, une manière de capitaliser sur les tensions internes du parti adverse.
● À Kénitra, le PAM a investi le président de la commune de Benmansour, anciennement affilié au RNI.
● À Tiflet, c’est Bouchra El Ouardi, présidente du conseil provincial de Khémisset, qui a rejoint les rangs du PAM.
● À Berrechid, le PAM a attiré un conseiller parlementaire du RNI, connu sous le nom de Badil, ainsi que sa sœur.

3. Une bataille ouverte entre alliés : l’audio fuité de Talbi Alami.

Le 26 août 2026, un audio de Rachid Talbi Alami, président de la Chambre des représentants et figure du RNI, a fuité sur les réseaux sociaux. Dans cet enregistrement, il s’en prend violemment à Fouzi Lekjaa, argentier du Royaume, sans jamais le nommer mais en utilisant des métaphores footballistiques : « On applique les règles de la FIFA à l’action politique ». Et d’ajouter, menaçant : « Peut-être que c’est bien que nous n’arrivions pas premiers, qu’on arrive deuxième et on pose nos conditions… et dites-lui d’approcher le ministère des Finances, il ne l’aura pas ». Ces propos, rapportés par Médias24, révèlent l’ampleur des fractures au sein même de la coalition gouvernementale.

4. Comparaison internationale : la transhumance n’est pas un mal marocain.

Le professeur Abbas El Ouardi rappelle que « le phénomène de transhumance politique ne se limite pas au Maroc » et qu’il s’agit « d’une tendance mondiale » . Aux États-Unis, les « party switchers » (changeurs de parti) sont monnaie courante, mais ils restent marginaux et souvent sanctionnés par les primaires. En Italie, le phénomène des « transfuges » a donné naissance à des groupes parlementaires composites, mais il est généralement encadré par des lois sur le financement public qui pénalisent les élus changeant de camp. Au Maroc, en revanche, la transhumance est devenue un rouage essentiel du système, au point que certains analystes la comparent à un « mercato » footballistique. La différence est de taille : ailleurs, elle reste l’exception ; ici, elle tend à devenir la règle.

5. Comparaison avec les démocraties européennes : une offre pléthorique pour une défiance record.

Le Maroc compte 33 partis politiques autorisés, dont une trentaine candidats aux législatives. À titre de comparaison, la France, avec 67 millions d’habitants (contre 37 millions au Maroc), compte une vingtaine de partis significatifs. L’Allemagne, avec 84 millions d’habitants, en compte une demi-douzaine structurants. Cette offre pléthorique, loin de renforcer la démocratie, contribue à la confusion et à la défiance : 95 % des Marocains disent ne pas faire confiance aux partis politiques. Une désaffection qui interroge sur la raison d’être de ce multipartisme surabondant, où les programmes se ressemblent et où les seules différences semblent tenir aux luttes de personnes.

Conclusion : Le « mercado politique », est-il le signe d’une profonde crise ?

La transhumance politique, en inversant son cours du RNI vers le PAM, nous livre une leçon amère : aux yeux de nombreux élus, les partis ne sont plus que des étiquettes interchangeables, des vecteurs d’accès au pouvoir dépourvus de contenu idéologique. Le « mercato politique » qui s’opère à chaque échéance révèle une profonde crise de sens : si les cadres changent de camp avec autant de facilité, c’est que les programmes et les valeurs ne pèsent pas lourd face aux perspectives de postes et de prébendes.

Dès lors, à quoi bon organiser des élections impliquant plus de trente partis si le résultat se négocie en coulisses, dans des luttes d’appareil et des chassés- croisés d’élus ? La démocratie ne se réduit pas à une compétition arithmétique pour la conquête du pouvoir. Elle exige des partis solides, ancrés dans des bases militantes, porteurs de projets distincts et respectueux de la démocratie interne.

« La force des partis sérieux réside dans le degré de cohésion de leurs militants et dans la mesure où leurs structures appliquent la démocratie interne, et non dans le bavardage de ceux qui s’imposent à leur direction. » Cette maxime, plus que jamais d’actualité, invite à un sursaut. Si les partis politiques marocains veulent reconquérir la confiance des citoyens – ce taux d’abstention qui pourrait battre des records en 2026 – ils doivent cesser de se comporter en simples machines à capter les élus et redevenir des espaces de débat, de formation et de proposition. À défaut, les élections ne seront plus qu’une mascarade coûteuse, et la démocratie, un mot vide de sens.

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