
Par : Allal KHEIREDDINE

Il est des dossiers dont on ne parle qu’à voix basse, parce qu’on les sait capables de tout emporter. Michel Rocard disait de la réforme des retraites qu’il y avait là de quoi « faire sauter cinq ou six gouvernements ». La question de Sebta et de Melilia est de cette nature-là, à ceci près qu’elle ne menace pas des gouvernements : elle engage des États, des sociétés entières, et l’idée même que deux rives se font l’une de l’autre.
Les 30 et 31 juillet, des dizaines de milliers de personnes — cinquante mille selon le ministère espagnol de l’Intérieur, davantage selon les responsables locaux — ont franchi à la nage, le long des digues d’El Tarajal et de Benzú, ou à pied le long du rivage, la ligne qui sépare Fnideq de Sebta. Melilia a connu, dans une moindre mesure, le même reflux. Plus de la moitié de ces femmes, de ces hommes et de ces enfants sont rentrés d’eux-mêmes dès le premier jour. Trente-quatre ne sont rentrés nulle part. Avant toute considération de souveraineté, de droit international ou de rapport de force, c’est par là qu’il faut commencer : une cinquantainede morts, et le fait que cela se soit produit le jour même où le Royaume célébrait la Fête du Trône. Aucune lecture géopolitique n’a le droit de passer par-dessus ce chiffre.
Le dossier que l’on croyait clos
L’Espagne considère les deux villes comme espagnoles, point final. Sa doctrine tient en deux propositions. La première est celle de l’antériorité : Sebta est passée sous autorité ibérique en 1415, Melilia en 1497, soit plusieurs siècles avant le protectorat et avant l’indépendance de 1956. La seconde est celle de l’assimilation : ce ne sont pas des colonies mais des villes autonomes, dotées d’institutions locales, dont les habitants votent aux élections espagnoles et européennes, et dont le statut serait comparable à celui de l’Andalousie ou de la Catalogne. L’argument est cohérent. Il est aussi, pour l’essentiel, l’argument du fait accompli : nous les avons prises quand nous avions la force de les prendre, elles sont à nous.
Cette doctrine a un angle mort, et Rabat n’a jamais manqué de le désigner. Madrid réclame à Londres un territoire situé à la pointe de sa propre péninsule, au nom de l’intégrité territoriale et de la géographie, tout en refusant à son voisin du sud la moindre conversation sur deux villes situées sur la côte africaine. Tant que Gibraltar restera britannique, l’asymétrie sera intenable pour l’esprit, quelles que soient les distinctions juridiques que l’on invoque. Un droit qui ne vaut que dans un sens n’est pas un droit : c’est une position.
Le non-dit, ou la bombe à retardement
Depuis la Déclaration commune d’avril 2022 et jusqu’à la treizième Réunion de haut niveau tenue à Madrid en décembre dernier, l’Espagne a soutenu avec constance l’initiative marocaine d’autonomie comme base de règlement au Sahara, dans le sillage de la résolution 2797 du Conseil de sécurité. Nul ne le dit à voix haute, mais une part de l’opinion espagnole, et une part des chancelleries, a lu cet appui comme un échange : nous avons reconnu votre souveraineté au sud, la contrepartie est votre silence définitif au nord.
Rien de tel n’a jamais été signé, et c’est précisément le problème. Les accords tacites sont les plus fragiles de tous, parce que chaque partie en écrit mentalement une version différente, et que la première crise venue met les deux versions face à face. Le non-dit n’apaise pas un contentieux : il le met sous scellés, avec le mécanisme d’horlogerie à l’intérieur. Ce qui s’est produit à la fin du mois de juillet n’a pas rouvert le dossier ; il a simplement rendu visible qu’il n’avait jamais été fermé.
Un signal venu d’ailleurs mérite ici d’être lu avec autant d’attention que de prudence. En avril dernier, un rapport de la commission des crédits de la Chambre des représentants des États-Unis a décrit Sebta et Melilia comme des villes « administrées par l’Espagne » et situées « en territoire marocain », en encourageant le Département d’État à favoriser un dialogue entre Madrid et Rabat sur leur statut futur. Ce n’est pas une position de l’exécutif américain, et il serait imprudent d’en faire un tournant. Mais un vocabulaire a changé quelque part, et les vocabulaires précèdent souvent les politiques.
Ce que l’histoire interdit d’espérer
Moulay Ismaïl a tenté, lui, la manière forte. Le siège qu’il fit tenir devant Sebta dura plus de trente ans (le plus long de l’histoire connue). Il échoua, non par insuffisance de volonté ni de moyens, mais parce que la ville était ravitaillée par la mer et soutenue par une Europe qui n’entendait pas la perdre. La leçon est intacte, et elle vaut avertissement : la géographie de ces deux villes les rend imprenables par la contrainte, hier comme aujourd’hui.
Il faut donc l’écrire sans détour, et le redire à ceux que la colère légitime tente : une confrontation entre le Maroc et l’Espagne serait un suicide collectif. Elle ruinerait deux économies imbriquées, désorganiserait l’Afrique du Nord, déstabiliserait le sud de l’Europe, et livrerait les deux rives à ceux qui, des deux côtés, vivent de leur discorde. Il n’existe pas de scénario militaire à ce dossier. Il n’existe qu’un scénario politique, et il reste à écrire.
Le Maroc n’est le gendarme de personne
Chaque épisode de ce type produit, avec la régularité d’une loi physique, la même récolte idéologique. Zemmour, Le Pen, Meloni et leurs équivalents ibériques n’ont pas besoin de savoir où se trouve Sebta pour en faire un argument de campagne. Ils convertissent trente-quatre noyades en manne électorale, et chacune de leurs interventions rend un peu plus improbable la seule issue raisonnable. Il faut le dire aux responsables européens : à chaque fois que vous laissez ce vocabulaire occuper l’espace, vous sabotez la solution que vous prétendez chercher.
Du côté marocain, une chose doit être posée avec fermeté et sans ressentiment. Le Royaume a beaucoup fait et beaucoup donné. Il ne peut pas être réduit à la fonction de gendarme d’une frontière qui n’est pas la sienne, ni au rôle de réceptacle d’une crise identitaire européenne dont il n’est pas l’auteur. Le Maroc a des aspirations propres : atteindre le niveau de vie d’un pays européen. Cet objectif n’a rien d’une chimère. L’Espagne, avant son adhésion à la Communauté européenne en 1986, était un pays pauvre. Le rattrapage n’est pas une utopie ; c’est une politique publique, poursuivie pendant vingt ans.
L’Europe devrait en tirer la conséquence et cesser de regarder son voisin méridional à travers le prisme paternaliste ou sécuritaire. Le développement effectif du Maroc n’est pas une œuvre de charité : c’est le seul investissement européen sérieux en matière migratoire. Sur les deux villes, une voie existe, à condition d’accepter d’y penser : un statut transitoire, adossé à un plan de développement massif du Nord marocain, à une zone de coopération économique intégrée, à des corridors maritimes et à une gestion partagée qui tienne compte des spécificités régionales — et pourquoi pas, à terme, à une formule d’autonomie, puisque c’est précisément la grammaire que le Royaume a lui-même proposée au Sahara et que la communauté internationale a jugée crédible. On n’arrête pas l’histoire avec une barrière de huit kilomètres. On la conduit avec des institutions.
La part qui nous revient
Reste la moitié la plus difficile, et c’est à vous, décideurs marocains, qu’elle s’adresse.
Ce qui s’est passé à Fnideq ne s’explique pas seulement par la géopolitique. Des dizaines de milliers de jeunes gens n’entrent pas dans l’eau, de nuit, sous les yeux de leur pays, parce qu’une chancellerie a relâché une surveillance. Ils y entrent parce que le pays qu’ils ont sous les pieds ne leur a pas donné de raison suffisante d’y rester. Un Maroc qui attire les investisseurs, les touristes, les grands événements planétaires, et qui n’attire pas sa propre jeunesse, a un problème dont aucune diplomatie ne le dispensera.
Les chantiers sont connus : éducation, santé, justice, administration territoriale, économie du Nord et de l’Oriental, démantèlement effectif des réseaux qui prospèrent sur le désespoir. Ce qui manque n’est ni le diagnostic ni l’argent : ce sont les femmes et les hommes à qui l’on confie réellement la conduite des choses. Ils existent, dans le pays et dans une diaspora qui n’attend qu’une occasion de servir. La génération archaïque, celle qui administre le Maroc avec un logiciel conçu pour un autre siècle, doit céder la place — non par ingratitude, mais par arithmétique.
Personne, dans ce pays, n’est dupe : on n’attend pas des miracles des élections de septembre. C’est un aveu grave, et il vaut mieux l’écrire que le taire. On ne bâtit rien de solide sur un socle usé.
Le génie Maroc est à l’épreuve : les réformes qui viennent seront lentes, elles heurteront des habitudes, elles déconstruiront des mentalités, elles léseront des intérêts constitués. On a trop toléré les mauvaises herbes se propager. Elles prendront du temps, de l’énergie, et coûteront politiquement. Il n’y a pas d’alternative : il y va de l’existence même de ce pays.
Sebta et Melilia ne nous reviendront pas par un coup de force, ni par une nuit de juillet, ni par la lassitude de Madrid. Elles reviendront, au terme d’un processus dont la première étape ne se joue pas à la frontière mais à Rabat, à Tétouan, à Nador, à Ich et à Fnideq : le jour où la rive marocaine sera devenue assez désirable pour que plus personne n’ait envie de la quitter à la nage. Ce jour-là, la question du statut de deux villes de la côte cessera d’être une blessure pour devenir ce qu’elle aurait toujours dû être : une négociation entre égaux.



