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81 %, ou l’arithmétique d’un vieux monde

Par: ALLAL KHEIREDDINE

Par: ALLAL KHEIREDDINE

Ce soir à Boston, la France affronte le Maroc. Un sondage donne les Bleus largement vainqueurs dans l’opinion française. Le chiffre ne dit rien du match. Il dit tout d’un regard.

Quatre-vingt-un pour cent. C’est la proportion de Français convaincus, selon un sondage publié cette semaine, que les Bleus passeront « facilement » l’obstacle marocain. Facilement. Le mot mérite qu’on s’y arrête, car les mêmes sondés se montraient nettement plus circonspects avant le huitième de finale contre le Paraguay. Le Paraguay, quarantième nation mondiale, inspirait la prudence. Le Maroc, demi-finaliste du dernier Mondial, quart-de-finaliste pour la deuxième édition consécutive, tombeur du Canada sur un 3-0 sans appel, inspire la certitude tranquille.

Cherchez l’erreur. Elle n’est pas dans les statistiques. Elle est dans les têtes.

Ce que le sondage mesure vraiment

Un sondage d’avant- match ne mesure jamais la valeur des équipes. Il mesure des représentations. Et celle-ci est limpide : dans l’imaginaire français, un match contre l’Allemagne ou l’Argentine convoque l’histoire du football, les palmarès, les compositions probables. Un match contre le Maroc convoque autre chose — une géographie mentale héritée, où le monde se divise encore en puissances qui jouent et en nations qui participent. Face à l’Allemagne, on aurait sondé des amateurs de football. Face au Maroc, on a sondé un inconscient.

Car enfin, que faudrait-il au Maroc pour être pris au sérieux ? Il a éliminé la Belgique, l’Espagne et le Portugal en 2022. Il a atteint le dernier carré, première nation africaine et arabe de l’histoire à ce niveau. Son capitaine est l’un des meilleurs latéraux du monde, ses joueurs évoluent dans les plus grands clubs d’Europe, sa fédération a bâti à Salé un centre de formation que bien des nations européennes envient, même Clairefontaine ne pèse pas lourd face à ce géant marocain, et le Royaume co- organisera le Mondial 2030. Ce n’est pas un conte de fées qui se répète. C’est un projet sportif qui produit ses effets, méthodiquement, depuis quinze ans.

Le supporter français moyen sait tout cela. Il l’a vu. Et pourtant, quelque chose en lui s’obstine et refuse d’en tirer la conclusion logique : que ce quart de finale oppose deux des meilleures équipes du monde, et que chacune devra suer sang et eau pour passer.

Le fond de l’air est XIXe

Ce quelque chose a un nom, et il ne faut ni le crier ni le taire : c’est un résidu. Le résidu d’une hiérarchie des nations forgée au XIXe siècle, où la puissance des uns se mesurait à la minorité supposée des autres. Le Protectorat a pris fin en 1956. La carte mentale, elle, n’a jamais été mise à jour. Elle survit aux mutations économiques ; le Maroc est devenu une plateforme industrielle qui exporte des voitures vers l’Europe, aux mutations diplomatiques, aux mutations sportives. Elle survit à tout, parce qu’elle ne se discute jamais : elle se transmet, à bas bruit, dans les évidences qu’on ne pense plus.

Qu’on me comprenne bien : il ne s’agit pas de crier au mépris, encore moins de s’installer dans la posture victimaire, le Maroc de 2026 n’a que faire de la compassion, il réclame simplement l’exactitude. Il ne s’agit pas non plus d’accuser des individus. Le supporter qui coche « victoire facile des Bleus » n’est pas un idéologue ; il est l’héritier distrait d’un logiciel qu’on ne lui a jamais demandé de réviser. Mais c’est précisément là que le bât blesse : cette paresse du regard n’humilie pas d’abord le Maroc. Elle appauvrit la France.

Car sous-estimer un adversaire est, en sport comme ailleurs, une faute de lucidité avant d’être une faute de goût. Une nation qui lit le monde avec les lunettes de son passé se condamne à être surprise par son présent. En décembre 2022, une partie de la presse française découvrait, stupéfaite, que le Maroc « ne volait rien ». La stupéfaction était l’aveu : on n’avait pas regardé. Quatre ans plus tard, le même aveuglement redemande la parole.

Ce que serait le respect

Le respect, le vrai, n’est ni la condescendance bienveillante, ce paternalisme qui félicite le « petit poucet » d’être arrivé jusque-là, ni la crainte superstitieuse. C’est plus simple et plus exigeant : c’est l’analyse. Regarder cette équipe du Maroc comme on regarde l’Espagne ou l’Angleterre, avec ses forces, son bloc, ses transitions, ses individualités, ses failles aussi. La traiter en concurrent, pas en curiosité.

L’équipe de France est l’une des toutes meilleures du monde ; elle vise une troisième demi-finale consécutive et personne de sérieux ne le conteste. L’équipe du Maroc l’est aussi, et personne de sérieux ne devrait plus le contester. Ce soir, à Boston, deux grandes nations de football se disputeront une place dans le dernier carré, et le résultat, quel qu’il soit, se jouera sur des détails, pas sur une hiérarchie fantasmée. Si la France l’emporte, rien de plus normal ! Si la Maroc gagne, ce ne serait pas l’exploit du siècle, ni l’exception royale. Normal !

Le score de ce quart de finale, on le connaîtra vers minuit. L’autre résultat, celui qui compte à long terme, prendra plus de temps : c’est le jour où un sondeur posera la question « France- Maroc, qui va gagner ? » et où les Français répondront comme on répond à une vraie question de football. Avec des arguments. Avec du doute. Avec ce respect d’égal à égal qui est la seule langue que parlent, entre elles, les grandes équipes.

Ce jour-là, tout le monde aura gagné. Y compris les 81 %.

Que le meilleur gagne!

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