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Maroc – France : une histoire de défis et de fraternité, du terrain de l’histoire à celui du football

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Ce jeudi 9 juillet 2026, à 21 heures (heure de Rabat), 22 heures (heure de Paris), les Lions de l’Atlas affrontent l’équipe de France en quart de finale de la Coupe du monde, au Gillette Stadium de Boston. Ce n’est pas un simple match de football, mais un nouveau chapitre d’une histoire riche, où les deux pays se sont tantôt fait face, tantôt prêté main-forte — sur les champs de bataille comme dans les moments de gloire.

L’écho du passé : de Poitiers à la guerre du Rif.

L’affrontement d’aujourd’hui s’inscrit dans une mémoire longue. En 732, la bataille de Poitiers arrête l’avancée des armées omeyyades en Europe occidentale et marque, dans l’historiographie française, un tournant symbolique dans la définition des frontières religieuses et politiques du continent. Près de douze siècles plus tard, les rapports de force s’inversent : par le traité de Fès, signé le 30 mars 1912, la France impose son protectorat sur le Maroc, mettant fin à des décennies d’autonomie précaire du sultanat face aux appétits coloniaux européens.

La résistance ne tarde pas. Entre 1921 et 1926, la guerre du Rif voit Mohammed Ben Abdelkrim El Khattabi fédérer les tribus rifaines et infliger, à Anoual en 1921, une défaite retentissante à l’armée espagnole. Ces révolutionnaires rifains ne seront matés qu’au prix d’une intervention conjointe franco-espagnole massive, en 1925-1926, sous l’autorité militaire notamment du maréchal Pétain côté français — un rôle qui, à l’époque, consolide son prestige de héros de Verdun. L’armée espagnole a par ailleurs eu recours à des armes chimiques — gaz moutarde — contre les populations rifaines, un épisode aujourd’hui documenté par les historiens et qui reste l’une des pages les plus sombres de cette période coloniale. Ces épisodes, de la soumission de 1912 à la guerre du Rif, illustrent la complexité d’une relation faite de domination autant que de résistance.

Le sang versé pour une cause commune.

L’ironie de l’histoire veut que, quinze ans à peine après la fin de la guerre du Rif, ces mêmes Marocains combattent aux côtés de la France pour libérer l’Europe du nazisme. Dès septembre 1939, le sultan Sidi Mohammed Ben Youssef — le futur Mohammed V — appelle son peuple à soutenir la France en guerre contre l’Allemagne, invoquant l’honneur et la fidélité du Maroc à son allié. Près de 47 000 soldats marocains participent dès 1939-1940 à la campagne de France. Puis, entre 1943 et 1945, ce sont au total environ 85 000 Marocains — tirailleurs, goumiers, spahis — qui combattent sous l’uniforme français lors des campagnes de Corse, d’Italie (où le 2e groupe de tabors marocains se distingue à Monte Cassino), de Provence puis d’Allemagne.

Ce sacrifice est reconnu par le général de Gaulle : reçu à Paris à la mi-juin 1945, le sultan assiste au défilé des troupes de la France combattante le 18 juin, avant de recevoir, par décret du 29 juin 1945, la croix de Compagnon de la Libération. Il devient ainsi l’un des cinq seuls chefs d’État à recevoir cette distinction à titre étranger, aux côtés du roi George VI, du général Eisenhower et de Winston Churchill. Ce sacrifice commun, scellé dans le sang des combats européens, reste un pilier de la mémoire partagée entre les deux pays — même si cette réconciliation militaire n’a pas empêché, quelques années plus tard, la résurgence des tensions autour de l’indépendance marocaine, obtenue en 1956.

Il y a là une ironie de l’histoire qui mérite d’être relevée. L’homme qui, en 1925-1926, avait commandé l’écrasement de la Révolution armée du Rif au nom de la France coloniale devient, quinze ans plus tard, chef de l’État français à Vichy — un régime qui collabore avec l’Allemagne nazie et signe l’armistice livrant la France occupée à Hitler. Les soldats marocains engagés dans la campagne de France de 1939-1940 servaient encore sous l’autorité de la Troisième République, avant l’instauration du régime de Vichy. Mais à partir de 1942-1943, après le débarquement allié en Afrique du Nord et le ralliement du Maroc à la France Libre, ce sont les mêmes tirailleurs, goumiers et spahis marocains — parfois issus des tribus rifaines soumises une génération plus tôt — qui combattent dans les rangs de la France combattante de De Gaulle, celle-là même qui s’oppose frontalement à Vichy et à Pétain, jugé après la guerre pour haute trahison et condamné à mort, peine commuée en réclusion à perpétuité. Le sang versé par le Maroc pour libérer l’Europe fut donc aussi, dans un sens très concret, une victoire contre l’héritage de l’homme qui avait brisé, une génération plus tôt, la Révolution armée du Rif.

Un match pour l’honneur et l’avenir.

Ce passé, glorieux et douloureux à la fois, se projette aujourd’hui sur le terrain. Le Maroc arrive à ce quart de finale fort d’un parcours solide : après un nul concédé face au Brésil en ouverture, les Lions de l’Atlas ont battu l’Écosse (1-0) et Haïti (4-2), se sont qualifiés aux tirs au but face aux Pays-Bas en huitièmes, puis ont dominé le pays hôte canadien (3-0) pour atteindre les quarts pour la deuxième Coupe du monde consécutive. Portés par un Achraf Hakimi double vainqueur de la Ligue des champions avec le Paris Saint-Germain (2025 et 2026) et un gardien Yassine Bounou toujours aussi solide, les hommes de Mohamed Ouahbi n’ont plus rien à prouver après leur épopée de 2022.

La France, de son côté, reste favorite — les bookmakers la créditent d’une cote de 1,50 contre 6,00 pour le Maroc — forte de son effectif offensif (Mbappé, Dembélé, Olise, Barcola) mais moins convaincante que prévu : les Bleus n’ont battu le Paraguay que par un score de 1-0 en huitièmes, sur un penalty de Kylian Mbappé. Ce quart de finale est aussi un remake exact de la demi-finale de 2022 au Qatar, remportée 2-0 par la France — un souvenir amer pour les Marocains, qui chercheront leur revanche. Sur le terrain, l’amitié de club entre Hakimi et Mbappé, anciens coéquipiers au PSG, laissera place, le temps d’un match, à la rivalité la plus pure. Les supporters arabes et africains, eux, placent leurs espoirs dans le dernier représentant du continent encore en lice.

Quel score pour quel destin ?

Le résultat de ce jeudi ne déterminera pas l’avenir des relations bilatérales, trop profondes et trop anciennes pour être réduites à un score. Mais il offrira un instantané de l’état des forces : si la France l’emporte, portée par sa profondeur d’effectif et son expérience des grands rendez-vous, elle confirmera son statut de favorite du tournoi. Si le Maroc, avec sa solidité défensive et son collectif, renouvelle l’exploit de 2022 face à un cador européen, il inscrira une nouvelle page dans l’histoire du football africain et offrira une fierté supplémentaire à tout un continent.

Quoi qu’il en soit, ce match reste la célébration d’une relation unique, faite d’affrontements et de solidarités mêlés, où les deux pays se sont souvent trouvés face à face avant de se retrouver côte à côte. Le vainqueur de la bataille sportive de Boston ne gagnera pas la guerre de l’amitié franco-marocaine — celle-là, tissée depuis plus d’un siècle de mémoire commune, semble promise à un avenir durable, bien au-delà d’un simple coup de sifflet final.

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