
Par: Chakib HALLAK

Dans la nouvelle Les Chacals et les Arabes (1917), publiée sous la direction de Martin Buber, Franz Kafka met en scène trois figures centrales — les chacals, les Arabes et un voyageur européen — qui composent un système relationnel à la fois clos et dynamique, où chaque élément ne prend sens qu’en relation avec les autres. Par son caractère symbolique et sa forte ambiguïté, le récit peut être lu comme une allégorie du conflit. Dès lors, une question s’impose : que représentent réellement ces figures, et comment interpréter le conflit qu’elles mettent en scène ?
Une opposition structurante : haine, pureté et impuissance
Kafka met en scène une opposition fondamentale entre les Arabes et les chacals, tout en soulignant que l’humanité n’est pas un trait donné, mais quelque chose qui se construit. Les Arabes apparaissent comme une présence stable, concrète et pragmatique, capable d’agir dans le réel, même si leur attitude peut sembler cruelle ou indifférente aux attentes des chacals.
Les chacals, eux, restent des animaux, mais capables de discours réfléchis. Groupe marginalisé ou dominé, ils sont enfermés dans une obsession : leur haine des Arabes et leur désir de purification absolue, projetés sur une figure extérieure — l’Européen — censée accomplir à leur place l’acte décisif. Cette dépendance révèle une impuissance constitutive, que Kafka illustre ainsi : « Je suis le plus vieux chacal à des kilomètres à la ronde. […] nous t’attendons depuis une éternité ; ma mère a attendu, et sa mère, et toutes ses mères.»
Cette attente interminable inscrit le conflit dans une temporalité quasi mythique et prend une dimension messianique lorsque les chacals déclarent : « Nous savons que tu viens du Nord, c’est là que réside notre espoir. Là-bas, il y a de la raison, ce qui manque ici chez les Arabes. »
Kafka souligne ainsi une dissymétrie essentielle : les Arabes, ancrés dans l’action et le réel, sont reconnus comme humains, tandis que les chacals, enfermés dans l’obsession et l’abstraction, restent déshumanisés. Leur parole, bien que structurée et intellectuelle, ne peut se traduire en action, et leur impuissance contribue à perpétuer le conflit. Le récit semble associer l’humanité à une capacité d’agir dans le réel plutôt qu’à la seule faculté de raisonner.
Kafka montre ainsi que le conflit ne repose pas uniquement sur une opposition extérieure. Il se maintient aussi de l’intérieur : les chacals participent eux-mêmes à sa perpétuation, en restant enfermés dans une vision du monde fondée sur l’exclusion et la pureté. Leur recours à un tiers — le voyageur européen — illustre une dépendance qui ne résout rien, mais prolonge au contraire la dynamique conflictuelle.
Une allégorie ouverte : lectures juives et ambiguïté interprétative
La publication de la nouvelle dans la revue sioniste Der Jude a suscité de nombreuses interprétations, notamment en lien avec l’identité juive. Certains critiques ont vu dans les chacals une représentation des Juifs européens, en particulier dans leur dépendance à une forme de salut extérieur.
Avant de revenir à ces lectures, il convient de noter un détail symbolique frappant : les « petits ciseaux » que les chacals offrent au voyageur européen pour accomplir leur projet de purification. Kafka écrit : « Et voici, ils me tendirent leurs petits ciseaux, qui devaient trancher ce qu’ils ne pouvaient eux-mêmes atteindre. »
Ces petits ciseaux, minuscules et dérisoires, condensent la contradiction fondamentale des chacals : leur désir de violence et de purification est immense, mais ils sont incapables de l’accomplir eux-mêmes. L’objet symbolise à la fois leur impuissance et la délégation de l’action à un tiers, tout en traduisant leur obsession rituelle plutôt que pratique. Il illustre la disproportion entre la haine qui les anime et les moyens qu’ils mettent à disposition, rendant leur entreprise à la fois comique et tragique.
Comme le note Ritchie Robertson : « En tant qu’animaux parasites dépendant d’autrui pour se nourrir, ils symbolisent le manque d’autonomie que les sionistes attribuent aux Juifs occidentaux. » (Robertson, Le dialogue germano-juif : une anthologie de textes littéraires, 1749-1993, 1999, p. 196)
Sander Gilman souligne également : «L’incapacité des chacals à chasser pour se nourrir par eux-mêmes » (Gilman, Franz Kafka, le patient juif, 1995, p. 152)
Ces lectures mettent en évidence une possible dimension critique interne : Kafka, juif assimilé de Prague, proposerait une forme d’auto-analyse, voire d’auto-caricature. En reprenant certains stéréotypes — dépendance, parasitisme, impuissance — il ne les valide pas, mais les expose dans leur dimension aliénante. D’autres interprétations voient dans le texte une allégorie des relations judéo-arabes, Kafka « caricaturant le concept du Peuple élu, qui apparaît aussi intolérant envers la culture arabe que la culture arabe l’est envers lui ».
Cependant, aucune de ces lectures ne peut être fixée définitivement. Kafka ne désigne jamais explicitement les chacals comme un groupe réel. Cette indétermination est essentielle : elle empêche toute réduction univoque et ouvre le texte à une portée universelle.
Résonances contemporaines : le Proche-Orient
Sans proposer de lecture directe ni d’équivalence historique, la nouvelle de Franz Kafka peut être mise en relation, avec prudence, avec certains mécanismes observables dans des conflits contemporains, notamment au Proche-Orient. Il ne s’agit pas d’identifier des correspondances strictes entre les figures du récit et des acteurs réels, mais de souligner des logiques structurelles comparables. On peut ainsi relever :
a) la tendance à la fixation d’identités antagonistes, perçues comme irréductibles,
b) la formation de récits historiques auto-entretenus, qui consolident les positions plutôt qu’ils ne les interrogent,
c) une dépendance à des instances extérieures (États, puissances internationales, médiations politiques), dont l’intervention ne résout pas nécessairement les tensions profondes.
Dans ces configurations, comme dans la nouvelle, l’autre tend à être construit comme une altérité radicale, difficilement intégrable dans un horizon commun. Cette perception contribue à rendre le compromis non seulement improbable, mais parfois impensable.
Le texte met ainsi en lumière une idée essentielle : les conflits ne reposent pas uniquement sur des rapports de force matériels ou territoriaux. Ils s’inscrivent également dans des cadres symboliques — imaginaires collectifs, mémoires, représentations — qui structurent durablement les perceptions et les attitudes. En ce sens, la portée de la nouvelle dépasse tout contexte particulier : elle suggère que la persistance des conflits tient autant à la manière dont ils sont pensés et racontés qu’aux réalités objectives qui les fondent.
Kafka et le conflit intérieur
Comme souvent chez Kafka, la dimension historique n’exclut pas une lecture intérieure; les conflits extérieurs peuvent aussi être compris comme l’expression d’une division du sujet. Kafka écrit ailleurs : « Diese ungeheure Welt, die ich im Kopf habe. Aber wie mich befreien und sie befreien, ohne zu zerreißen. Und tausendmal lieber zerreißen, als in mir sie zurückhalten oder begraben. »
« Cet immense monde que j’ai dans la tête. Mais comment me libérer et le libérer, sans le déchirer ? Et mille fois mieux vaut le déchirer que de le retenir en moi ou de l’enterrer. »
Cette réflexion éclaire la nouvelle sous un angle psychique : le conflit entre chacals et Arabes peut être compris comme une tension intérieure entre des forces irréconciliables. La haine, la dépendance et l’impuissance ne sont pas seulement sociales ou politiques — elles sont aussi constitutives de l’expérience individuelle.
Conclusion
Les Chacals et les Arabes n’est ni une simple fable exotique ni une allégorie politique à sens unique. À travers l’affrontement entre les chacals, les Arabes et le voyageur européen, Kafka explore les mécanismes de la haine, la construction de l’altérité, les effets de la dépendance et le rôle des imaginaires dans la perpétuation des conflits. Il montre surtout que ces conflits ne se maintiennent pas seulement par des rapports de force extérieurs, mais aussi par des représentations qui enferment chacun dans une identité figée et rendent toute réconciliation difficile.
La figure du voyageur européen est, à cet égard, décisive. Sollicité pour accomplir la violence que les chacals ne peuvent exercer eux-mêmes, il refuse de devenir l’instrument de leur obsession. Sans résoudre le conflit, il se tient à distance de sa logique. Ce refus suggère que l’on ne sort pas d’un conflit en réalisant les fantasmes de purification ou de vengeance d’un camp contre l’autre, mais en rompant avec les catégories mêmes qui les entretiennent.
Plus d’un siècle après sa publication, Les Chacals et les Arabes demeure ainsi d’une remarquable actualité. Kafka n’y propose ni programme politique ni morale explicite ; il met au jour une mécanique du conflit où la haine se nourrit d’elle-même, où l’attente d’un sauveur remplace l’action, et où chacun risque de devenir prisonnier des représentations qu’il construit de l’autre. C’est sans doute cette lucidité, plus que toute référence à un contexte historique précis, qui confère à cette nouvelle sa portée universelle.