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L’esprit de Gijón a changé de camp

Algérie–Autriche : la gardienne de la mémoire offensée s'est rangée, une vingtaine de minutes durant, du côté des cyniques et c'est l'Iran qui a payé

Par: ALLAL KHEIREDDINE

 

Pendant quarante-quatre ans, l’Algérie a fait de Gijón sa blessure fondatrice. L’emblème brandi à chaque contrariété, la preuve éternelle que l’Histoire du football lui devait réparation. Cette nuit-là, à Kansas City, elle avait enfin le ballon, le sifflet de l’arbitre et, surtout, le choix. On a vu ce qu’elle en a fait.

Soyons justes : la première heure fut irréprochable sauf si la farce a été superbement exécutée, Arnautović ouvre, Belghali répond d’une frappe en pleine lucarne, Sabitzer redonne l’avantage, Mahrez recolle au score. Quatre buts, deux équipes lancées, la volonté farouche de vaincre. Jusqu’à 2-2. Jusqu’à une banale pause fraîcheur.

Et là, le basculement. Le rythme s’effondre, les intentions s’évaporent, et deux nations assurées de passer en cas de nul rangent leurs ambitions au vestiaire. Frein à main. Passe à dix. Possession stérile. Le public, lui, comprend avant les éditorialistes : les sifflets montent, les huées couvrent le terrain, des spectateurs gagnent les sorties. Et sur les plateaux, jusqu’en Algérie, une même question affleure : pourquoi ont-ils cessé de jouer ?

Parce qu’un nul arrangeait tout le monde — sauf un absent. Ce match de convenance avait un cadavre : l’Iran, éliminé par ce score, ce partenaire que la diplomatie algérienne aime à présenter en ami. « Je plains l’Iran », a soufflé Ibrahimović à l’antenne. Le mot est juste. Car voilà l’essence exacte de Gijón : non pas un pacte secret, mais un cynisme de convenance dont la facture est réglée par un tiers.

L’ironie est cruelle. Pendant quarante-quatre ans, l’Algérie fut la partie plaignante du procès de Gijón. Cette nuit-là, une vingtaine de minutes durant, elle est passée au banc des accusés. La victime éternelle a essayé le costume du cynique, et il lui allait. On n’a pas besoin d’une poignée de main dans les coulisses pour trahir la leçon de 1982 : il suffit d’arrêter de jouer parce que le résultat vous convient, pendant qu’un autre se noie.

Qu’on ne vienne pas plaider la fatigue. À la 90ᵉ+3, Mahrez a surgi, a marqué, a cru offrir la victoire aux siens — la preuve éclatante qu’ils pouvaient jouer. Le frein à main n’était donc pas un épuisement : c’était une décision. Son éclair, effacé trois minutes plus tard par la tête de Kalajdžić, n’absout pas les vingt minutes de comptabilité qui l’ont précédé. Il les dénonce.

Et la FIFA ? Un haussement d’épaules. Infantino a parlé d’un « match incroyable » et refusé toute enquête. En 1982, le scandale avait au moins forcé l’institution à changer ses règles. La parade d’alors, faire jouer les derniers matches à la même heure, protège contre une chose : qu’une équipe connaisse le score d’en face. Elle ne protège en rien contre deux équipes déjà qualifiées qui posent le ballon d’un commun renoncement. Le trou dans la règle a survécu. Et cette fois, l’instance applaudit.

Pendant ce temps, au sud, pas de frein à main, pas d’arithmétique complaisante, pas d’ami sacrifié sur l’autel d’un calcul.

Le Maroc, lui, a écrit son nom là où nul ne peut le contester : sorti du groupe du Brésil, vainqueur d’Haïti, déjà en seizièmes, le regard tendu vers les Pays-Bas. C’est toute la distance entre brandir un grief et mériter une place.

Les vrais héritiers de Gijón, cette nuit-là, n’étaient pas ceux qui s’en souvenaient le mieux. C’étaient ceux qui l’ont rejoué.

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