
Par: Aziz DAOUDA

Depuis des décennies, le Maroc cherche la formule qui réduirait durablement le chômage, atténuerait les inégalités et renforcerait sa souveraineté économique. Plans et stratégies se succèdent ; pourtant une vérité économique demeure : l’emploi ne se décrète pas, il se crée par la demande.
Aucune usine ne recrute si personne n’achète ses produits. Aucun artisan ne survit sans clients. Aucun secteur industriel ne prend de l’ampleur sans un marché solide. Les grandes puissances industrielles l’ont intégré depuis longtemps : pour créer des emplois, il faut d’abord orienter la consommation nationale vers la production nationale.
Le Maroc connaît déjà ce mécanisme. Le secteur du logement social en est un exemple probant : exonérations fiscales et dispositifs d’appui ont permis l’émergence d’un écosystème complet. Résultat : des centaines de milliers d’emplois directs et indirects dans le bâtiment, la menuiserie, les matériaux, le transport et d’autres métiers du second œuvre.
Pourquoi ne pas transposer cette logique à l’industrie automobile marocaine par exemple ? Là où le paradoxe est frappant. Le royaume est le premier constructeur automobile d’Afrique. Renault et Stellantis exportent des centaines de milliers de véhicules par an ; des modèles populaires sont assemblés localement et Neo Motors incarne l’ambition d’une marque nationale. Et pourtant, dans la sphère publique comme chez de nombreux particuliers, les achats de véhicules importés restent majoritaires. Quel signal envoie-t-on à nos industriels si l’État lui-même privilégie l’étranger ? Est-il acceptable que les administrations, grosses consommatrices de véhicules, s’approvisionnent massivement en véhicules importés ? Cela devrait être simplement évité.
Qu’un particulier choisisse d’acheter un véhicule non fabriqué au Maroc pour se rendre au travail ou transporter sa famille, c’est son choix ; que l’État le fasse est une autre affaire.
C’est pourquoi une politique d’incitation à l’achat national paraît économiquement logique et facile à imaginer : primes pour l’achat de véhicules produits au Maroc (par exemple une ristourne de 30 000 dirhams pour certains véhicules électriques nationaux, 20 000 pour des modèles populaires fabriqués localement), exonérations fiscales ciblées et accès à des crédits préférentiels pour les voitures à fort contenu industriel national. Ces mesures peuvent sembler coûteuses à première vue. Mais il faut mesurer l’effet en chaîne : quand un véhicule fabriqué au Maroc est acheté, l’usine augmente sa production, les sous-traitants recrutent, les transporteurs créent de la valeur, l’État perçoit davantage de recettes fiscales et de cotisations sociales, et les salaires injectés relancent d’autres secteurs. Une voiture nationale n’est pas seulement un achat ; elle active toute une filière économique.
Les précédents ailleurs confortent cette approche. Le Buy American Act aux États Unis, la protection stratégique des filières en Chine, les bonus écologiques européens favorisant la production locale, ou encore les politiques industrielles allemandes montrent que privilégier la production nationale n’est pas un réflexe d’isolationnisme mais un instrument courant de politique industrielle. Pourquoi ce qui est jugé intelligent ailleurs deviendrait il du « protectionnisme excessif » appliqué au Maroc ?
Comment expliquer que des bureaux soient équipés de mobilier importé alors que de nombreux menuisiers se plaignent d’un manque de demande ? Comment se fait-il que les tapis utilisés dans certains espaces publics et bureaux ne viennent ni de Rabat, de Taznakht, ou de l’Atlas ? Des milliers d’emplois pourraient ainsi être créés.
L’État marocain dispose d’un levier majeur : ses marchés publics. Ministères, collectivités et établissements publics dépensent chaque année des milliards. Si chaque dirham public dépensé à l’étranger est potentiellement un emploi perdu, imaginons une règle simple : priorité obligatoire au produit marocain lorsqu’une alternative locale existe. Cela change tout. Mobilier administratif fabriqué au Maroc, véhicules publics fabriqués localement, artisanat intégré dans les bâtiments publics, matériaux locaux pour les chantiers publics : ces décisions introduiraient une demande structurelle et durable pour des milliers d’entreprises marocaines.
Les bâtiments publics pourraient devenir des vitrines du savoir-faire national car l’enjeu dépasse l’industrie : il touche la culture et le patrimoine. Le Maroc possède un artisanat parmi les plus riches du monde : zellige, tadelakt, bois sculpté, ferronnerie, tapis, cuir, plafonds traditionnels et pourtant de nombreux espaces publics affichent un standard sans identité. Imposer une part significative d’artisanat marocain dans les nouvelles constructions publiques ne serait pas seulement symbolique : ce serait un soutien massif aux artisans, aux PME, à la transmission des métiers et au tourisme culturel.
Quel impact sur l’emploi ? Un emploi direct dans l’industrie génère souvent 3 à 5 emplois indirects (sous-traitance, logistique, maintenance, commerce, services financiers). Si les achats publics basculaient vers le « Made in Morocco », des dizaines de milliers d’emplois pourraient être créés ou consolidés sur plusieurs années. Dans l’artisanat et les matériaux locaux, l’effet social serait encore plus marqué, ces secteurs étant très intensifs en main-d’œuvre.
Prôner le « consommer marocain » n’est pas du nationalisme fermé. Le pays doit évidemment rester ouvert aux échanges et aux investissements étrangers ; cette ouverture a été un facteur de réussite. Mais l’ouverture intelligente suppose aussi de consolider une base productive nationale. Produire sans consommer ses propres biens, c’est rester dépendant d’une demande extérieure volatile et s’exposer aux chocs internationaux. La souveraineté économique commence par la confiance dans nos capacités productives.
Le véritable obstacle peut être culturel : pendant longtemps, l’importé a été considéré comme supérieur dans de nombreuses sociétés post-coloniales. Pourtant, les faits parlent : des voitures fabriquées au Maroc roulent en Europe, des câblages et pièces marocaines équipent des marques mondiales, l’aéronautique et le textile nationaux travaillent pour des multinationales. Le défi est souvent le regard que nous portons sur nous-mêmes.
En réalité, le chômage reculerait lorsque la production locale trouvera une demande nationale forte et durable. Chaque fois qu’un Marocain choisit un produit fabriqué au Maroc, il soutient un salaire, une famille, un atelier, une usine, un savoir-faire et contribue à une stabilité sociale accrue. Le patriotisme économique n’est pas un slogan : c’est une stratégie de développement. Si le pays associe volontarisme industriel, soutien ciblé et transformation culturelle, la plus grande richesse du Maroc pourrait ne plus être seulement ce qu’il exporte, mais aussi ce que ses citoyens choisiront fièrement de produire et de consommer.


