
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Introduction : un moment politique qui mérite qu’on s’y arrête.
Dans la nuit du 11 juin 2026, la présence de Nabil Benabdallah, secrétaire général du Parti du progrès et du socialisme (PPS), comme invité de l’émission « Lil Hadith Baqiya » sur la première chaîne marocaine n’avait rien d’une simple apparition télévisuelle. L’événement était exceptionnel à plus d’un titre : un secrétaire général à la tête d’un parti historique, achevant quatre mandats consécutifs, reconnaissant les difficultés de sa formation, annonçant son prochain départ de la direction exécutive… sans pour autant quitter tout à fait la scène.
Cette intervention, habilement menée par Youssef Belhoussi, entrecoupée de questions posées par un universitaire et de la voix des citoyens à travers des messages enregistrés, a ouvert une large fenêtre sur l’avenir du « Parti du Livre ». Qu’a réellement dit Benabdallah ? Qu’a-t-il tu dans son silence ? Quels scénarios pour le PPS dans l’ère « post-Benabdallah » ? Cet article tente d’apporter une lecture prospective équilibrée, loin des flatteries ou des procès d’intention.
Premièrement : la problématique du « repli sur soi » – un diagnostic sans ordonnance.
L’un des moments les plus intenses de l’émission fut celui où l’animateur et l’universitaire invité ont placé Nabil Benabdallah face au miroir de la réalité : où sont donc les cadres intellectuels et universitaires qui faisaient jadis le poumon du parti ? Pourquoi ce « repli sur soi » (al-taqawo’or) ?
Benabdallah a reconnu l’existence du phénomène, allant même jusqu’à le diagnostiquer comme la cause principale de la faiblesse de la représentation élitaire au sein du parti, tout en niant qu’il soit dû à une ouverture aux notables. Selon lui, le repli est désormais manifeste parmi les intellectuels et sur la scène universitaire. Paradoxalement, le secrétaire général s’est arrêté au seuil du diagnostic. Aucune feuille de route concrète n’a accompagné sa confession, aucune stratégie de terrain n’a été exposée pour sortir le parti de sa coquille.
Ce qui était attendu – voire nécessaire – aurait été d’ajouter trois piliers pratiques :
1. La revitalisation des organisations parallèles : redonner vie à la Jeunesse socialiste et aux organisations culturelles, comme espaces de débat ouverts dans les quartiers et les universités.
2. Le plaidoyer pour l’autonomie de l’université : une vision claire pour restaurer le rôle de l’Union nationale des étudiants du Maroc (UNEM) comme espace d’encadrement politique et intellectuel sérieux.
3. L’articulation du culturel et du développement : placer la question culturelle au cœur du projet national.
Cette absence a fait de la reconnaissance par Benabdallah, malgré son courage personnel, un aveu d’impuissance temporaire plutôt qu’un véritable exercice critique.
Deuxièmement : l’annonce du départ… et très probablement la poursuite de l’influence « depuis un autre poste ».
La surprise majeure est venue de la partie organisationnelle : l’annonce par Nabil Benabdallah de son départ de la direction générale après les prochaines élections législatives, au terme de quatre mandats. Comme pour dessiner un scénario de sortie en douceur, il n’a pas précisé la fonction qu’il occupera après son retrait.
Le message était clair pour qui comprend le langage politique : « Je quitterai la direction exécutive, mais je ne me retirerai pas du travail partisan ». Cette phrase, bien que non formulée, ouvre la voie à plusieurs lectures prospectives, dont deux scénarios principaux.
Premier scénario : un conseil des sages à vocation consultative, où Benabdallah accéderait à la présidence du conseil de la présidence du parti ou à celle de sa fondation intellectuelle, garantissant ainsi la continuité de l’influence.
Second scénario : la direction d’une fondation intellectuelle parallèle, une tribune hors de la maison exécutive mais restant accolée à ses murs, pesant sur les grandes décisions.
Dans tous les cas, l’annonce du départ tout en maintenant les fils de l’influence reflète la volonté du parti de renouveler son sang tout en évitant l’effondrement dans un vide soudain.
Troisièmement : le pouls de la rue – quand les questions simples mettent les dirigeants à l’épreuve.
L’émission n’était pas un exercice élitiste fermé. Les questions enregistrées des citoyens, auxquelles Benabdallah a fait face avec franchise, étaient centrées sur des préoccupations quotidiennes : les questions sociales, les droits des catégories vulnérables, et l’efficacité réelle du parti, qu’il soit dans la majorité ou dans l’opposition.
Ces questions constituaient un rude test de réalité. Car le citoyen ordinaire ne s’intéresse guère aux termes de « repli sur soi » ou de « renouvellement », mais à une seule interrogation : ce parti va-t-il changer quelque chose dans ma vie ?
C’est là le paradoxe : un parti doté d’un discours intellectuel élevé et de cadres d’élite, mais parfois incapable de traduire ce discours en politiques de mobilisation populaire.
Quatrièmement : l’horizon du leadership futur – trois voies, pas plus.
À partir des données de l’émission et de l’analyse des équilibres internes du parti, trois trajectoires possibles se dessinent.
Première voie : le courant des cadres expérimentés – choix de la continuité. Leur force : l’expérience, le poids institutionnel, la capacité à gérer les alliances. Leur défi : difficulté à incarner un renouvellement radical, risque de perpétuer des modes de communication traditionnels.
Deuxième voie : le courant technocratique – choix de l’efficacité. Leur force : l’excellence professionnelle, la capacité à parler aux classes moyennes avec des chiffres. Leur défi : faible charisme populaire.
Troisième voie : le courant du bond générationnel – choix des jeunes et des organisations parallèles. Leur force : sang neuf, maîtrise des codes contemporains. Leur défi : manque de légitimité historique.
Conclusion : non pas un nom, mais une équation consensuelle.
Nabil Benabdallah a offert, dans son passage télévisé, un rare exercice de franchise démocratique au sein d’un vieux parti marocain. Il a réussi à tracer les contours d’une sortie en douceur tout en conservant les fils de l’influence stratégique. Mais il a aussi placé le parti face au miroir d’une crise réelle.
Si le PPS veut véritablement sortir du goulet, le scénario le plus probable n’est pas la mise en avant d’un nom, mais la construction d’une équation tripartite :
● Un nouveau leadership exécutif, jeune ou technocratique, capable d’innover.
● Une instance de sagesse et de conseil (Conseil des sages), assurant une transition apaisée.
● Un programme pratique, intégrant réellement les questions universitaires et culturelles.
Le PPS réussira-t-il à transformer ce moment de vide à la tête en une véritable chance de renaissance ? Ou l’émission du 11 juin 2026 ne restera-t-elle que le signe d’un déclin progressif ?
Les jours à venir seuls nous le diront.



