
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Il est des relations entre nations qui ressemblent à des mariages d’orage et de tendresse. La France et le Maroc en sont l’exemple le plus vibrant, le plus contrasté, mais aussi le plus prometteur. Car au-delà des traités signés dans les salons feutrés des chancelleries, au-delà des crises diplomatiques et des coups de froid politiques, il existe une réalité plus intime, plus indestructible : celle des cœurs mêlés, des destinées croisées, des couples mixtes qui, chaque jour, réinventent le lien entre les deux rives.
Les discordes : le poids de l’ombre portée.
Il serait malhonnête d’ignorer les séquelles laissées par l’histoire commune. Le protectorat (1912-1956) fut une période de domination, de résistance et de blessures identitaires. Des deux côtés de la Méditerranée, des mémoires saignent encore. Les « années de plomb » au Maroc, après l’indépendance, ont aussi vu des complicités parfois troubles. Et la France, terre d’accueil, n’a pas toujours été tendre avec ses immigrés marocains ni avec leurs enfants.
Mais ces douleurs, loin d’être niées, doivent être regardées en face. Car ce n’est qu’à ce prix que la concorde peut devenir sincère.
Les concordes : le sang versé ensemble.
Il y a pourtant des moments où l’histoire a choisi la fraternité. Le plus grand d’entre eux reste la Seconde Guerre mondiale. Des milliers de soldats marocains – les fameux « goumiers » – ont donné leur sang pour libérer la France du nazisme, du fascisme et du totalitarisme. Ils sont tombés à Monte Cassino, en Provence, dans les Vosges. Leur sacrifice a scellé une dette d’honneur que la France n’a jamais totalement acquittée, mais que la mémoire collective ne peut oublier.
Plus tard, les indépendances ont laissé place à une coopération foisonnante : étudiants marocains dans les universités françaises, investisseurs français au Maroc, artistes, écrivains, scientifiques circulant sans cesse. Ces ponts-là sont les véritables fondations d’une amitié durable.
Les couples mixtes : l’incarnation vivante de la réconciliation.
Pourtant, rien ne consolide mieux une relation entre deux peuples que l’amour. Les couples mixtes franco-marocains sont les ambassadeurs silencieux, les artisans discrets d’une réconciliation qui ne passe pas par les sommets internationaux.
Prenons Edgar Morin et Sabah Abouessalam. Lui, penseur humaniste de renommée mondiale ; elle, philosophe marocaine de 37 ans sa cadette. Pendant dix-sept ans, ils ont partagé vie, travail, voyages, et cette complicité unique qui défie les écarts d’âge, les différences confessionnelles et les héritages culturels. « Sabah chérie, tu me sauves encore ? » murmurait-il quand le temps affaiblissait son corps mais jamais son esprit. Leur union n’était pas un mariage administratif : c’était une aventure intellectuelle, une communauté de valeurs, une œuvre commune.
Ils ne sont pas seuls. Abdellatif Laâbi, le grand poète marocain, et son épouse française Jocelyne ont traversé l’enfer ensemble. Lorsque le poète fut emprisonné sous les « années de plomb », Jocelyne devint sa voix, sa combattante, sa mémoire. Leur couple incarne la résistance culturelle et la dignité absolue.
Tahar Ben Jelloun et Aïcha vivent au quotidien cette double culture, entre Paris et Tanger, entre Goncourt et sagesse orientale. Leïla Slimani et Antoine Slimani, eux, représentent la génération contemporaine de cette mixité réussie, où l’identité n’est pas un clivage mais une richesse à transmettre aux enfants. Nicole de Pontcharra et le peintre Mohamed Kacimi ont exploré ensemble les territoires de l’art et de la poésie, prouvant que la sensibilité n’a pas de passeport.
Une leçon pour la diplomatie : l’amour est plus fort que les frontières.
Ces couples ne sont pas des exceptions. Ils sont les témoins de ce que les peuples, quand ils s’ignorent, se craignent ou se combattent, peuvent finalement se choisir. Le protectorat a imposé une relation inégalitaire. Les indépendances ont construit une relation politique. Mais l’amour, lui, crée une relation d’égal à égal, basée sur le respect mutuel, le partage des valeurs, l’admiration réciproque.
La France et le Maroc ont une histoire commune faite de larmes et de sourires. Les traités s’oublient, les crises se succèdent, mais les couples mixtes, eux, continuent d’aimer, d’écrire, de créer et de transmettre. Ils sont, à l’échelle la plus humble et la plus belle, l’éditorial vivant d’une réconciliation qui n’a pas fini de faire son chemin.
Alors, oui, que la diplomatie continue son travail. Mais qu’elle sache écouter ces cœurs qui battent en français, en tamazight et en arabe, à Paris comme à Casablanca, à Tanger comme à Marseille. Car c’est là, dans l’intimité des foyers, que se joue l’avenir durable de l’amitié franco-marocaine.





