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Mibladen, l’âme rouge des montagnes.

À toi, Abderrahman Abdelouali, notre romancier attitré, l’Émile ZOLA du Maroc, notre frère de plume

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

À quinze kilomètres au nord de Midelt, lové dans les replis du Haut Atlas, dort un village qui fut un royaume. Mibladen. Son nom, aujourd’hui, ne figure plus sur les cartes touristiques. Le vent y souffle un silence de plomb, entre des murs éventrés et des puits bâillonnés. Mais ceux qui l’ont connue, qui l’ont aimée, qui y ont peiné, rêvé ou résisté, ne l’oublieront jamais.

À tous les mineurs, vos ombres glissent encore dans les galeries obscures. Vous êtes descendus, la lampe au front, le cœur lourd d’espoir, sous des milliers de tonnes de roche. Vous avez creusé la terre comme on creuse son destin, avec les mains, avec le dos, avec cette fierté silencieuse de ceux qui extirpent du ventre du monde sa richesse la plus brute. Le plomb, la galène, la cérusite… vous les avez arrachés pouce par pouce, et chaque pépite de vanadinite — cet or rouge qui allait faire la renommée planétaire de Mibladen — brillait alors comme une étoile au fond de votre nuit.

À toutes les femmes, celles qui attendaient en haut du puits, celles qui, par la suite, sont descendues à leur tour, en cachette, pour nourrir les leurs. Vous avez porté le poids de l’abandon quand les camions du BRPM sont partis pour ne plus revenir. Vous avez transformé la poussière en courage, l’oubli en rébellion. Aujourd’hui encore, certaines d’entre vous tiennent la pioche, discrètes et déterminées, pour arracher à la roche un peu de cet éclat qui sauve.

À tous les enfants, qui avez grandi dans les cités ouvrières aujourd’hui délabrées. Vous couriez entre les bâtiments jaunes, vous jouiez dans la poudre de minerai, vous respiriez l’odeur âcre des fonderies. Vos rires ont résonné dans ces gorges étroites, et ils résonnent encore, malgré le vent, malgré les ruines.

À tous les collectionneurs, géologues et rêveurs venus des quatre coins du monde. Vous vous êtes agenouillés devant ces cristaux rouge-cerise, ces wulfénites d’un jaune de soufre, ces barytines si pures. C’est grâce à vous que la vanadinite de Mibladen a conquis les musées et les plus belles vitrines de Tucson à Munich. Vous avez fait de ce lieu oublié une légende minéralogique.

À tous les passeurs de mémoire, les revendeurs clandestins, les guides improvisés, les anciens qui racontent encore aux jeunes l’époque où la mine « chantait » sous les dynamites : vous empêchez Mibladen de sombrer tout à fait. Chaque histoire racontée autour d’un verre de thé, chaque échantillon glissé dans une poche, chaque pas posé dans une galerie périlleuse est un acte de résistance contre l’effacement.

Alors, levons un verre d’eau claire de la rivière Moulouya — celle qui a désaltéré tant de gorges assoiffées — pour ce village fantôme qui ne l’est pas tout à fait. Car là où des hommes, des femmes et des enfants ont vécu, peiné, aimé et espéré, il y a toujours une âme qui veille.

Mibladen n’est pas mort. Mibladen scintille encore, au fond des galeries, dans l’éclat discret d’un cristal de vanadinite. Et tous ceux qui l’ont fréquentée, d’une manière ou d’une autre, en portent à jamais une petite paillette rouge dans leur propre mémoire.

À vous, à nous, à la terre qui garde nos secrets.

◇◇◇◇◇◇◇

Et c’est ici, dans ce silence chargé de poussière et d’éternité, que je veux adresser une parole toute particulière.

À toi, Abderrahman Abdelouali, notre romancier attitré, l’Émile ZOLA du Maroc, mon ami de plume. C’est toi qui as fait renaître Mibladen de ses cendres. En réveillant des souvenirs d’enfance enfouis sous les décombres, grâce à ton ouvrage littéraire intitulé GERMIBLADEN publié récemment, tu as rendu sa voix à ce village muet. Tu as redonné un visage à ceux qui n’avaient plus que des ombres.

Je te présente mes sincères félicitations, du fond du cœur. Et je déclare solennellement que je suis fier de notre amitié. Que ces mots, posés en chute de mon modeste hommage, restent gravés dans la roche rouge de Mibladen, aussi durablement que la vanadinite.

À toi, l’ami. À nos plumes entrelacées. À la mémoire qui, grâce à toi, ne s’éteindra plus.

 

 

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