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De l’autel à l’étal : la désacralisation contemporaine de l’Aïd al-Adha

Par: Allal KHEIREDDINE

Par: Allal KHEIREDDINE

Il y a, dans la geste d’Ibrahim, un élan arrêté. Le couteau, suspendu au-dessus d’Ismaël, n’achève pas son trajet : la miséricorde divine y substitue un bélier: « Et Nous le rançonnâmes d’une immolation généreuse, et ce qui devait être effusion devient miséricorde et pacte de générosité ». Toute la théologie de l’Aïd al-Adha tient dans cet arrêt. Dieu ne réclame ni sang ni chair, mais une disposition du cœur : « Ni leur viande ni leur sang n’atteindront Dieu ; ce qui L’atteint, c’est la piété qui émane de vous »*(Coran, XXII, 37). On ne saurait être plus clair.

De cette source découlait, jadis, une économie du partage. La bête immolée se répartissait en trois parts canoniques : la famille, les proches, les pauvres, instituant, par-delà la dévotion personnelle, une concordance civique. L’Aïd al-Adha était cette journée où le démuni mangeait à sa faim et où le voisinage se réinventait dans la commensalité. La fraternité musulmane refusait, à cet instant précis, de demeurer abstraction : elle s’incarnait dans la viande tendue, reçue, mangée.

Que reste-t-il de cette économie ? Sous nos yeux, le rite glisse vers la foire. Non par la faute des fidèles, qui demeurent, dans leur immense majorité, attachés à la pureté de l’intention, mais par l’action d’une poignée d’intermédiaires sans scrupule. Les « Channaqas » (Les étrangleurs, un titre idéal et percutant d’un film d’horreur !), il faut nommer les choses, ont fait du mouton un produit spéculatif, voire boursier. Ils accaparent les troupeaux, retiennent l’offre, manipulent les cours. Au moment venu, ils dictent au père de famille un prix dont chacun sait qu’il ne reflète plus aucune réalité d’élevage. La pression sociale fait le reste. On sacrifie, quand la jurisprudence islamique réserve pourtant l’obligation à celui qui peut s’en acquitter sans s’appauvrir, précision théologique constamment rappelée, constamment oubliée.

À cette spéculation se greffe un mal plus subtil : la mondanité du mouton. Sa taille, sa race, son poids, son prix, photographié, à l’aube et exhibé sur les réseaux sociaux, devient le signe d’une distinction au sens exact que Bourdieu donnait à ce mot. Le sacrifice se convertit en capital symbolique, l’offrande en marqueur, la piété en posture. L’Absolu n’est plus l’enjeu. Ce qui se joue, c’est le regard du voisin. L’autel a glissé vers l’étal, l’étal vers la vitrine.

Le coût humain de cette dérive est considérable. Combien de pères s’endettent pour ne pas paraître déchus aux yeux des leurs, pour faire l’économie d’un déclassement social? Combien de mères modestes ploient sous un crédit contracté pour honorer une pratique que l’islam voulait soulagement, non fardeau ? Le rite qui devait libérer le pauvre de la faim un jour par an l’enchaîne désormais à la dette une année durant. Inversion brutale du sens : le couteau d’Ibrahim, autrefois arrêté par la miséricorde, retombe aujourd’hui sur des budgets familiaux qu’il saigne en silence. Pour sacrifier un mouton, on sacrifie d’abord une dignité humaine !

Face à cela, l’action des pouvoirs publics interroge. Les efforts logistiques et sanitaires sont réels ; on ne les niera pas. Mais l’absence d’une régulation ferme et structurelle des marchés à bestiaux laisse intact le cœur du problème. Comment un État capable d’encadrer des pans entiers de l’économie ne parviendrait-il pas à neutraliser quelques circuits de spéculation saisonnière dont les acteurs sont connus ? La passivité, ici, n’est pas neutralité : elle est choix. Et ce choix, ce sont les ménages modestes qui le paient.

Il appartient désormais aux oulémas de rappeler ce que la tradition n’a cessé d’enseigner : nul sacrifice n’est requis de celui que la dépense appauvrirait, et il est théologiquement plus noble d’y renoncer que de basculer dans l’endettement pour le célébrer. Il appartient à l’État de siffler la fin de la récréation pour les spéculateurs, d’imposer la transparence des marges, de sanctionner les ententes. Il appartient enfin aux citoyens de réinventer leurs circuits : court-circuiter les Channaqas acheter aux éleveurs, mutualiser les coûts, opposer une résistance éthique à la surenchère.

Sacrifier, étymologiquement, c’est rendre sacré. Que reste-t-il de sacré dans un acte de dévotion confisqué par la spéculation et dénaturé par le paraître ? À nous, fidèles et citoyens, de restituer à l’Aïd al-Adha ce qui en faisait, jadis, la noblesse : la frugalité, le partage, la justice. Avant que la cupidité de quelques-uns n’achève de fragiliser la dignité de tous.

AID MABROUK.

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