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Souviens-toi des abeilles de Zineb Mekouar : lecture critique et mise en perspective

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Zineb Mekouar : une voix marocaine dans la littérature francophone.

Née à Casablanca en 1991, Zineb Mekouar vit à Paris depuis 2009. Son premier roman, La poule et son cumin (2022), a été finaliste du prix Goncourt du premier roman et figure parmi les « romans préférés de l’été 2022 » de l’Académie Goncourt. Avec son deuxième roman, Souviens-toi des abeilles (paru chez Gallimard), elle confirme son talent et s’impose comme une voix singulière de la jeune génération de la littérature marocaine d’expression française. Le 16 mai 2026, elle a reçu en Belgique le prix Horizon, une récompense originale qui repose sur le vote direct des lecteurs, après avoir déjà obtenu le prix Henri de Régnier de l’Académie française (2025) et été sélectionnée pour le prix Jean Giono (2024).

Un roman de terroir aux résonances universelles.

Souviens-toi des abeilles se déroule à Inzerki, dans le Haut Atlas marocain, autour du plus vieux rucher collectif du monde. L’autrice y tisse une intrigue familiale marquée par un drame et la folie d’une mère, offrant une plongée sensible dans la culture berbère et les rapports entre l’homme et la nature.

Le récit, porté par Anir, un enfant de dix ans, traite de la transmission des savoirs, de l’exode rural, des secrets de famille, mais surtout des bouleversements climatiques et de leurs conséquences dramatiques, comme la sécheresse qui menace la survie des abeilles. C’est une fable écologique d’une grande actualité, ancrée dans un terroir magnifiquement restitué.

Une écriture poétique au service d’une fable écologique.

Acclamée pour sa plume sobre et poétique, Zineb Mekouar fait de la nature un personnage à part entière. La chronique écopoétique d’Antony Soron montre comment les trois parties du roman (Terre rouge, Terre ocre, Terre blanche) traduisent l’aggravation implacable de la sécheresse, dont le silence succède au bourdonnement des abeilles. La force émotionnelle du récit et les nombreux avis positifs confirment le succès du livre auprès du public, qui a directement voté pour elle dans le cadre du prix Horizon, une spécificité que l’autrice a saluée comme « un jour de riche échange humain et intellectuel ».

Un format contraint et une intrigue menaçant de s’essouffler.

Cependant, une lecture exigeante invite à nuancer ce tableau idyllique. Avec ses 176 pages, le roman est relativement court. Si sa densité est indéniable, cette concision peut laisser un sentiment de frustration, l’autrice survolant peut-être certains enjeux qui auraient mérité un développement plus ample.

Surtout, c’est le rythme qui divise. Sur Critiques Libres, un lecteur souligne que « l’écriture […] est empreinte d’une belle poésie qui donne à ce roman un rythme d’une grande lenteur […] mais peut-être aussi pour cacher le manque de contenu narratif de ce roman ». Ce commentaire suggère que le tempo volontairement contemplatif pourrait, à la longue, masquer une certaine linéarité de l’intrigue. Il n’en reste pas moins que cette lenteur participe aussi à l’incarnation de la menace climatique qui avance inexorablement, comme une sécheresse qui s’installe.

Un roman en dialogue avec la littérature maghrébine.

Malgré ces réserves, la portée symbolique de Souviens-toi des abeilles est indéniable. Il dépasse les frontières de la fable pour devenir un acte de résistance littéraire. En donnant voix à un territoire aussi méconnu que magnifique, Zineb Mekouar enrichit la bibliothèque marocaine d’expression française d’une œuvre poignante qui trouve naturellement sa place aux côtés d’autres grands textes de la littérature francophone. Pour mieux mesurer cet apport, il est éclairant de confronter ce roman à quelques œuvres majeures du Maghreb.

Du côté des ancêtres fondateurs, on pense d’abord à Driss Chraïbi, père de la littérature marocaine francophone, dont Les Boucs (1955) explorait déjà l’aliénation de l’immigré dans une France froide. Si la critique sociale et la quête identitaire sont communes aux deux œuvres, Souviens-toi des abeilles se distingue par son rapport au territoire : là où Chraïbi décrivait l’exil et le déracinement, Zineb Mekouar célèbre l’attachement au terroir marocain comme un rempart contre la crise climatique.

Quant aux voix internationalement reconnues comme Leïla Slimani (Chanson douce, Goncourt 2016) ou Tahar Ben Jelloun (L’Enfant de sable, Goncourt 1987), la jeune romancière en est régulièrement présentée comme une héritière assumée, notamment pour son écriture sensuelle et précise. Pourtant, les registres diffèrent : Slimani explore l’intimité de la violence urbaine, Ben Jelloun celle de l’identité de genre. Mekouar, elle, ouvre une nouvelle voie, celle d’une intimité rurale et écologique, ancrée dans les paysages du Haut Atlas et leurs menaces contemporaines.

Côté mémoire des femmes, on ne peut qu’évoquer Assia Djebar, voix majeure de la littérature algérienne avec Femmes d’Alger dans leur appartement (1980). Toutes deux placent la transmission et le silence féminin au cœur de leur récit. Mais là où Djebar donnait la parole aux femmes algériennes confinées dans un espace socio-politique, Mekouar ausculte le silence d’une mère dans un village marocain et le fait dialoguer avec la sauvegarde de l’environnement. Le combat des femmes devient ici intrinsèquement lié à la lutte contre la sécheresse et à la protection des abeilles.

En matière de regard sur l’identité, on pourrait rapprocher l’œuvre d’Abdellah Taïa, qui explore l’identité LGBTQ+ et l’exil. Mais là où Taïa construit ses personnages dans la marginalité et le départ, Mekouar les construit par le territoire, ancrant son jeune héros Anir dans un lieu précis — le rucher collectif d’Inzerki — pour mieux parler de l’universel.

Sur le plan poétique, à la différence des grandes fresques historiques de Yasmina Khadra (mêlant histoire coloniale et drame personnel), Souviens-toi des abeilles recentre l’intrigue sur la relation homme-nature. Les perturbations climatiques deviennent le drame principal, et le rythme volontairement lent du récit permet justement d’incarner la menace écologique qui avance inexorablement.

Enfin, du côté de l’engagement, loin des dystopies politiques inspirées de l’Histoire chez Boualem Sansal, Zineb Mekouar s’éloigne des cadres urbains pour inaugurer un nouveau sous-genre : l’éco-fiction maghrébine. À sa manière, en parlant du déclin des ruches dans le Haut Atlas, elle rejoint l’engagement de Leïla Slimani pour une critique sociale : toutes deux choisissent la fable intimiste pour porter des combats contemporains.

Conclusion : La bibliothèque marocaine s’enrichit.

Ainsi, Souviens-toi des abeilles n’est pas seulement un beau texte sur la nature et la famille. C’est une œuvre charnière qui, tout en s’inscrivant dans la lignée des grands auteurs maghrébins, modernise et renouvelle leurs thèmes de prédilection. Elle inaugure une nouvelle alliance entre l’engagement social et le souci écologique, et offre à la littérature marocaine d’expression française un roman sensible, poétique, parfois lent mais toujours habité. Un ajout précieux à une bibliothèque déjà riche, et une voix prometteuse à suivre.

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