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Le français sans ses mots d’origine arabe : une algèbre puriste au résultat hasardeux

Par: Allal KHEIREDDINE

Par: Allal KHEIREDDINE

Introduction. Une expérience de pensée

Supposons, ne serait-ce qu’un instant, que l’on « déleste » la langue française de l’ensemble des mots d’origine arabe. L’hypothèse, parfois suggérée dans certains discours contemporains (E. Zemmour juge que l’utilisation du terme « maboul », mot d’origine arabe, par Emmanuel Macron n’est pas un hasard, mot également d’origine arabe, et d’ajouter que le chef de l’Etat reprend le langage d’une certaine jeunesse noyée par l’immigration arabo-musulmane). Ces « puristes » au nom d’une « salubrité » linguistique, instaurent par l’inanité de leur propos un bras de fer exégétique.

Que resterait-il alors du français ? La question n’est pas seulement quantitative. Elle engage une conception de la langue : est-elle un héritage à purifier, un vulgaire palimpseste à archiver ou un système historique façonné par le contact ?

Les travaux de Salah Guemriche, de Alain Rey, de Henriette Walter ou encore de Jean Pruvost permettent d’en poser les termes avec précision : le français n’est pas une forteresse, mais la quintessence de plusieurs rencontres (souvent houleuses).

I. Une histoire longue : strates et circulations

Les emprunts à l’arabe ne constituent ni un phénomène récent ni un bloc homogène. Ils s’inscrivent dans une temporalité longue et différenciée.

Dès le Moyen Âge, via al-Andalus et les centres de traduction, un vocabulaire savant pénètre le latin puis le français : algèbre, zéro, chiffre, azimut. Ces mots ne sont pas de simples emprunts. C’est la succession d’agrégation de sons, de souffles, de beauté et des transferts de savoirs.

Les échanges commerciaux et culturels en Méditerranée introduisent ensuite des termes liés aux produits et aux usages : sucre, café, coton, satin, douane, tarif. Plus tard, les contextes coloniaux et postcoloniaux enrichissent le registre familier et argotique : bled, kif-kif, seum.

Ainsi, loin d’être périphérique, l’apport arabe est stratifié, présent à différents niveaux du lexique du plus technique au plus quotidien.

II. Une présence au cœur du français vivant

On pourrait objecter que ces emprunts demeurent marginaux. Les estimations lexicales (quelques centaines d’entrées principales, davantage avec les dérivés) semblent en effet modestes à l’échelle de la langue. C’est la fréquence de l’usage et non le nombre qui sanctuarise la finesse d’une langue.

Ces mots occupent des positions hautement fréquentielles : sucre, café, magasin, tasse, matelas, douane. Autrement dit, ils appartiennent au lexique ordinaire, celui qui structure l’expérience quotidienne.

Les retrancher ne reviendrait pas à élaguer la langue, mais à intervenir sur son noyau. Ce serait une LGM (Langue Génétiquement Modifiée) L’expérience de pensée bascule alors : ce qui se présentait comme une opération de purification apparaît comme une désarticulation du système.

III. Une empreinte littéraire décisive

La littérature offre un terrain d’observation privilégié. Elle ne se contente pas d’utiliser la langue : elle en explore les ressources.

Dès l’époque moderne, les récits orientaux diffusent un lexique qui alimente l’imaginaire européen. Au XIXᵉ siècle, cet apport devient matière esthétique.

Chez Victor Hugo, certains poèmes reposent sur une orchestration lexicale où les mots d’origine arabe jouent un rôle structurant. Chez Gustave Flaubert, le recours au mot rare ou étranger participe d’une exigence de précision : nommer, c’est faire exister.

Avec Charles Baudelaire, ces mots s’intègrent à une poétique des sensations : ils contribuent à une texture olfactive et sonore. Mais c’est peut-être chez Stéphane Mallarmé que l’enjeu devient le plus radical. Le mot hasard, issu de az-zahr, n’est pas un simple signifiant : il est au cœur d’une méditation sur la contingence. Le retirer ne supprimerait pas seulement un terme, mais une possibilité poétique.

De même, le titre Alcools chez Guillaume Apollinaire signale, de manière presque programmatique, que la modernité française assume des héritages multiples.

Ces exemples ne prouvent pas que la littérature française dépend exclusivement de l’arabe. Ils montrent, plus précisément, que certains de ses développements seraient difficilement pensables sans ces apports.

IV. Le mythe de la pureté : une impasse conceptuelle

L’idée de « purifier » une langue repose sur une confusion : elle assimile la langue à une essence, souvent projetée sur une identité culturelle ou nationale.

Or, depuis la linguistique structurale, la langue est définie comme un système de signes en constante évolution. Son unité ne tient pas à l’origine de ses éléments, mais à leur fonctionnement.

Le français lui-même est une composition : latin transformé ; apports germaniques ; enrichissements savants grecs ; emprunts multiples (italien, espagnol, anglais, arabe).

Dans ce cadre, l’étymologie ne fonde pas l’appartenance. Un mot est français parce qu’il est utilisé comme tel.
Appliquer un critère d’origine conduirait à une conséquence paradoxale : il faudrait retrancher une grande partie du lexique. À ce jeu, la langue ne se purifie pas, elle se dissout.

V. Langue, histoire et mémoire des échanges

Les emprunts linguistiques ne sont pas de simples souvenirs de « vacances » ou trouvailles folkloriques : ils sont les traces de contacts historiques. Dans le cas de l’arabe, ils renvoient notamment à des circulations de savoirs, de marchandises et de formes culturelles entre mondes méditerranéens.

Il serait excessif d’en tirer une vision univoque ou idéalisée des transferts scientifiques ou culturels. Mais il serait tout aussi réducteur de les nier.

Le lexique conserve, de manière souvent discrète mais tenace, la mémoire de ces interactions. En ce sens, il constitue une archive vivante.

Conclusion : Ce que révèle l’expérience de pensée

Retrancher du français ses mots d’origine arabe est, en pratique, impossible. Mais comme expérience de pensée, l’opération est éclairante.

Elle révèle que la langue ne se laisse pas plier à des logiques d’exclusion sans perdre sa cohérence. Elle montre aussi que ce que certains désignent comme une « altération » relève, du point de vue linguistique, d’un processus ordinaire : l’enrichissement par contact.

Le paradoxe est alors le suivant : ce que le purisme perçoit comme une menace constitue en réalité une condition de possibilité. Le français n’est pas devenu une grande langue en se fermant, mais en intégrant. Non une forteresse, donc, mais un carrefour, et c’est peut-être là, moins une image qu’une définition.

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