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Phytothérapie au Maroc : Entre tradition millénaire et vigilance scientifique – L’expertise du Pr Souad Skalli

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Riche d’un patrimoine botanique exceptionnel, le Maroc voit la phytothérapie occuper une place prépondérante dans l’automédication. Cette confiance, souvent aveugle, dans le caractère « naturel » et donc supposément inoffensif des plantes médicinales, masque pourtant une réalité clinique alarmante que les travaux du Professeur Souad Skalli s’emploient à éclairer.

Face à l’illusion du « 100% naturel » : Un risque sanitaire sous-estimé.

Loin des idées reçues, derrière chaque remède traditionnel se cache une substance chimiquement active capable de provoquer des dégâts irréversibles. Le Pr Skalli, forte de son expérience au Centre Anti Poison et de Pharmacovigilance du Maroc (CAPM), a documenté l’ampleur du phénomène :

● Un usage massif mais risqué : L’OMS estime que 80 % de la population mondiale a recours aux plantes médicinales, souvent avec l’idée fausse qu’elles sont « efficaces et bien tolérées parce que naturelles », utilisées dans le cadre d’une médecine perçue comme « douce ».
● Le « Chardon à glu » ou addad, par exemple, est réputé s’il est bien utilisé ; pourtant, consommé de manière inappropriée chez les diabétiques ou les personnes souffrant d’insuffisance rénale, il peut attaquer le foie et les reins, voire causer le décès de la mère lorsqu’il est utilisé à fortes doses comme abortif.
● Lorsqu’il est régulièrement consommé à fortes doses, il peut provoquer des hallucinations et des vertiges.

Les chiffres du CAPM sont éloquents. Plus de 1 952 déclarations d’intoxication par les plantes ont été recensées entre 2009 et 2019, avec un taux de létalité particulièrement inquiétant pour certaines espèces. L’Atractylis gummifera L. (Addad) à elle seule affiche un taux de mortalité de 29,69 %, comme le rapporte une étude menée par le CAPM. Une autre étude a montré que sur 103 cas d’intoxication, la mortalité était de 9,2 %, due essentiellement à une autre plante toxique. Ces statistiques, issues des travaux de toxicovigilance auxquels le Pr Skalli a participé, révèlent une urgence de santé publique.

L’œuvre scientifique du Pr Souad Skalli : Une construction rigoureuse au service de la sécurité.

Face à ce constat, l’apport du Pr Skalli est fondamental. Son travail ne se limite pas à l’observation clinique ; il érige un véritable édifice scientifique pour encadrer et sécuriser la phytothérapie nationale.

● La vulgarisation scientifique accessible : Elle est notamment l’autrice de l’ouvrage « Monographies de plantes médicinales à activité anti-diabétique », co-écrit avec Zineb Laâziza Sekkat et publié en octobre 2024. Ce livre identifie et décrit rigoureusement dix plantes les plus utilisées par les patients diabétiques, offrant ainsi une base de données factuelle aux chercheurs et au grand public.
● La formation universitaire : Consciente que la sécurité passe par la formation, elle a été l’une des chevilles ouvrières de la création du premier diplôme universitaire au Maroc dédié à la pharmacovigilance des plantes médicinales.
● Une reconnaissance internationale : Son expertise est sollicitée bien au-delà des frontières :
○ Consultante pour l’OMS : Elle collabore à l’élaboration des indicateurs de l’OMS pour la sécurité des produits à base de plantes.
○ Cadres internationaux : Très récemment, en tant que membre associé de l’Académie, elle a co-écrit un cadre d’action via l’International Society of Pharmacovigilance pour promouvoir la sécurité des phytomédicaments à l’échelle mondiale.

Impacts concrets : Comment ses travaux changent-ils la donne ?

L’ambition du Pr Skalli est d’ancrer la phytothérapie dans la réalité scientifique, transformant une pratique ancestrale en une discipline médicalement fiable. Ses recherches ciblent des populations vulnérables avec des résultats frappants.

Une révélation choc : Une étude de prévalence (publiée dans Phytothérapie en 2014) à laquelle elle a participé, a montré que 96 % des patients atteints de cancer qui utilisent des plantes ne signalent pas cette consommation à leur oncologue. Or, des interactions graves entre les plantes et les chimiothérapies peuvent réduire l’efficacité des traitements ou augmenter leur toxicité.

Face à des produits souvent importés illégalement ou préparés sans aucun contrôle sanitaire, le Pr Skalli a également contribué à la mise en place de systèmes de surveillance. Le CAPM, grâce à son laboratoire utilisant la chromatographie couplée à la spectrométrie de masse (GC-MS) pour analyser les produits suspects, est désormais mieux armé pour identifier les médicaments de synthèse cachés dans des « remèdes » présentés comme « 100% naturels ».

Conclusion :

L’héritage scientifique de Souad Skalli est un pont entre deux mondes. D’un côté, la mémoire et les vertus de la pharmacopée traditionnelle marocaine, et de l’autre, l’exigence de rigueur de la médecine factuelle. Grâce à ses recherches cliniques, ses monographies accessibles au public et son influence internationale, elle ne se contente pas d’enrichir la science ; elle protège activement la santé des citoyens en les armant contre les dangers d’une confiance aveugle, tout en valorisant un héritage culturel précieux.

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