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De poujadiste à « bûjâdî », l’itinéraire merveilleux d’un mot

Par: Allal KHEIREDDINE

Par: Allal KHEIREDDINE

I. La Naissance d’un Nom propre dans le terreau français

Le destin d’un mot a ceci de mystique. Il est en perpétuelle naissance et renaissance : une première fois dans la bouche d’un homme, une deuxième dans celle du peuple, etc.

Pierre Poujade fut l’un de ces hommes-là, papetier de Saint-Céré, dans le Lot, homme du commun élevé par le ressentiment à la dignité d’un symbole, dont le patronyme allait connaître une destinée sémantique aussi imprévisible qu’édifiante.

En 1953, Poujade fonde l’Union de Défense des Commerçants et Artisans (UDCA), mouvement protestataire qui cristallise la colère des petits boutiquiers et des artisans français face à la modernisation économique, à la fiscalité jugée prédatrice et à l’élitisme parlementaire de la IVᵉ République. Le « poujadisme » émerge alors dans le lexique politique français comme désignant un populisme de basse extraction, viscéral, antintellectualiste, hostile au progrès et à la complexité du monde moderne.

Dès les premières polémiques, le terme glisse de sa gangue factuelle pour revêtir une acception péjorative. Traiter quelqu’un de poujadiste, c’est lui reprocher non seulement ses opinions politiques, mais, et c’est là que la sémantique commence son œuvre souterraine, son rapport au savoir, sa méfiance envers la culture, son enfermement dans un horizon étroit. Une charge sémantique très lourdement connotée.

Le nom propre entame sa mue en adjectif dépréciateur. La langue française, toujours avide de tels glissements, accomplit silencieusement ce passage du référentiel au qualificatif.

II. La Traversée de la Méditerranée. Vecteurs et passeurs

C’est ici que commence le voyage le plus fascinant : le nouveau destin dans la rive sud.

Le Maroc du Protectorat, puis le Maroc indépendant des années 1950 et 1960, entretient avec la langue française une relation d’une intimité singulière, le « butin de guerre » est définitivement acquis, pourquoi ne pas en faire bon usage ! Cette acquisition faite à la fois de domination et d’appropriation, d’aliénation et de détournement créateur. La bourgeoisie citadine marocaine, les élites lettrées, les fonctionnaires formés dans les lycées français, les enseignants de l’ère post-coloniale : tous baignent dans un français politique et intellectuel dont ils s’emparent avec une acuité parfois supérieure à celle des locuteurs natifs.

Les débats de la presse française (Le Monde, L’Express, France-Observateur) circulent dans les cafés de Rabat et de Casablanca. Le mot poujadiste y résonne fréquemment, utilisé comme arme rhétorique pour fustiger toute forme d’obscurantisme revendicatif. Ces passeurs linguistiques, journalistes, intellectuels, militants de gauche marocains, s’en saisissent avec gourmandise, y reconnaissant quelque chose d’universel : cette figure de l’homme fermé, rétif au savoir, arc-bouté sur son ignorance.

Le terme franchit donc la Méditerranée porté par le flux des élites bilingues, par les ondes de la radio française, par les échanges de la décolonisation intellectuelle. Il entre d’abord dans le « français marocain » , variété de prestige et de distinction sociale, une sorte de langue hybride (que je baptiserai « arabançais »), avant d’entamer la migration la plus intéressante : celle vers le dialecte.

III. L’Intégration dans la Darija — La Métamorphose

C’est dans ce passage du français soutenu à la Darija, ce dialecte arabe marocain si vivant, si accueillant aux emprunts, si doué pour les torsions sémantiques, que le terme connaît sa plus belle transfiguration.

« بوجادي » (bûjâdî) : le mot se construit à partir du patronyme Poujade، arabisé phonétiquement selon les lois d’adaptation propres au dialecte marocain. La terminaison en -î – (ـي) est cette désinence d’appartenance et de qualification qui forge des adjectifs à partir de noms propres ou de lieux. Grammaticalement, le terme est donc parfaitement intégré à la morphologie arabe : il appartient désormais à la langue qui l’a adopté. تمغرب ( il s’est marocanisé).

Mais l’émerveillement sémantique réside ailleurs. En pénétrant la Darija, le terme se déleste de toute sa charge politique originelle. Plus question de poujadisme, de fiscalité, de boutiquiers lotois : tout ce contexte, inaccessible à la mémoire populaire marocaine, se dissout comme brume matinale. Il ne reste que l’essence distillée, le sédiment anthropologique du terme : l’ignorance, la rusticité de l’esprit, la grossièreté d’entendement. »بوجادي  » désigne ainsi une personne inculte, un benêt, un individu d’une naïveté confondante, sinon d’une bêtise affichée. Le mot est utilisé avec une affectueuse condescendance ou une franche ironie, selon le contexte et le locuteur. Il peut qualifier la gaffe de l’ami maladroit comme la sottise du personnage public.

IV. Analyse du Glissement Sémantique

Ce parcours illustre avec éclat plusieurs lois fondamentales de la linguistique de contact :

1. La dépolitisation par le voyage. En changeant de communauté linguistique, le terme perd ses amarres idéologiques précises. Ne subsiste que son noyau sémique le plus saillant, celui que la communauté d’accueil a jugé pertinent et réutilisable. Nouvel environnement langagier, nouveau destin.

2. La péjoration progressive. Déjà esquissée en français, où poujadiste est rarement laudatif, la connotation négative s’intensifie encore en Darija. Le terme ne désigne plus seulement une posture politique, mais une condition intellectuelle, un état d’être supposé permanent.

3. La morphologisation. L’adjonction de la nisba » (-ي) opère une naturalisation complète. « Bûjâdî » n’est plus ressenti comme un emprunt exotique mais comme un mot à part entière, malléable, déclinable, capable d’engendrer des dérivés et d’entrer dans des expressions idiomatiques.

4. L’opacité étymologique. La quasi-totalité des locuteurs marocains utilisant ce terme ignorent son origine française, ignorent Pierre Poujade, ignorent le Lot. C’est là le signe d’une intégration réussie : le mot a oublié sa mère pour naître pleinement dans sa langue adoptive.

V. Conclusion — Le Mot comme Voyageur

L’aventure de. بوجادي est une leçon de modestie pour quiconque croit que les mots appartiennent à ceux qui les créent. Un papetier lotois, mort en 2003, vit encore dans les rues de Marrakech et de Fès non dans sa mémoire, mais dans la forme phonique de son nom, transformé en insulte affectueuse, en reproche tendre, en rire populaire.

Telle est la magie cruelle et lumineuse des langues : elles empruntent sans demander, elles transforment sans vergogne, elles oublient sans malice. Et ce faisant, elles témoignent mieux que tout historien des routes silencieuses qu’ont empruntées les hommes, les idées et les mots entre les deux rives d’une même mer.

La Méditerranée n’est pas une frontière. C’est une grammaire.

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