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Les jeudis littéraires de MOHAMMED EL QANDIL. CARUSO

Par: Mohammed EL QANDIL *

J’imagine que nous sommes sur une terrasse. Au bord d’un récif.

Que le vent souffle fort.

Un homme et une femme se tiennent debout. En face de la mer. Ils regardent cette lumière apatride qui vient se jeter sur la surface lisse de l’eau.

Pas un mot n’effleure la loi du silence. Ne franchit la porte d’une tristesse immense et incommensurable.

L’homme attire la femme dans ses bras, brusquement. L’étreint si fort. Leurs corps tremblent au contact des souvenirs qui affluent. Il lui murmure à l’oreille, ne sachant contenir l’émotion :

– Ne t’en vas pas ! Mes mains ne sauront jamais de quelle rive tenir le secret !

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La vie tient à si peu, dans ces instants-là. La vie ne tient à rien ou presque dans ces instants-là.
Passer du peu au rien, est une ordalie ! c’est une fête orpheline.

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L’homme et la femme n’ont besoin de rien. Ils se suffisent d’eux-mêmes. Comme la lune qui remonte le ciel. Comme le souvenir qui remonte de la plante des pieds vers le cœur.

L’homme marmonne quelques mots encore. Esquisse un semblant de nostalgie. Il attend. Une secousse, un geste qui puisse guérir l’instant. Une autre lumière qui briserait le noir de l’air.

En face de lui, la femme attend aussi. Elle le regarde. Le conjure. Dans son cœur, une paix étrange est venue jeter les amarres. La paix de celles qui se savent condamnées à la perte. Au partage des heures qui se ressemblent. Au fond du miroir.

-Libère moi ! Je ne peux pas rivaliser avec l’invisible !

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Le monde semble loin. Très loin. Il a largué les cordes.

C’est Virginia Wolf qui s’est remplie les poches de pierres pour ne pas rater l’eau qu’elle allait rencontrer.

C’est Hugo qui ne s’est pas reconnu dans l’amour rencontré à la fin de sa vie.

C’est Proust qui se cachait derrière des fenêtres calfeutrées pour ne pas avoir à affronter la lumière du jour. Pour vouer à l’art le temps de laisser « grandir l’herbe de l’oubli ».

C’est l’art de Giacometti qui parlait aux morts plus qu’aux vivants.

C’est Cézanne qui, face au mont saint-victoire, apprivoisait la mort sans le savoir.

C’est Emily Dickinson qui semait les bouts de papiers pour en tirer des fleurs…

C’est Emily Brontë qui fit chanter Heathcliff, à force d’amour, un chant de loup qui déchira la nuit du Hurlevent…

C’est les pas de ma mère qui me rappelle la distance parcourue pour arriver à l’écriture.

C’est la littérature qui, du désastre, nous arrime malgré nous, au chant des sirènes.

Le monde semble loin. Si loin qu’il dort maintenant dans les livres.

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L’aube a fini par poindre.

Péremptoire est l’argument de l’aube, dit Quignard. Comme est péremptoire l’argument de l’amour. La mort de l’amour. Comme le sont ces mots qui se jouent du rien, tels d’autres se jouent du sens de la vie. Du savoir. De ce penchant qui va vers une femme. Une femme seule choisie, au bout du silence. Une femme qu’on n’arrivera à garder que rarement.

Une femme qui a toujours ressemblé à l’oiseau de la légende. Qui, pour mourir, cherche une épine pointue. Va à sa rencontre et se transperce le cœur. Le chant qu’il libère, enfin, est un des plus beaux chants que la terre ait comptés.

Ce chant, il faut l’entendre…Oui, l’entendre.

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