
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

À la veille de la visite d’État de SM le Roi Mohammed VI en France, une vérité s’impose avec force : la relation franco-marocaine change de nature. Elle ne se contente plus d’osciller entre crises et réconciliations spectaculaires ; elle se redéfinit en profondeur, loin des regards, à travers une recomposition radicale de ses circuits d’influence.
Ce qui se joue aujourd’hui entre Rabat et Paris n’est pas un simple réchauffement diplomatique. C’est la fin d’un système.
La chute silencieuse des « passeurs d’hier ».
Pendant longtemps, la relation entre le Maroc et la France a reposé sur une mécanique bien huilée : celle des intermédiaires. Des figures hybrides, à la fois politiques, culturelles et mondaines, qui faisaient et défaisaient les équilibres dans l’ombre.
Des noms comme Rachida Dati, Jack Lang, Mehdi Qotbi ou Tahar Ben Jelloun ont longtemps incarné cette diplomatie parallèle, faite de réseaux personnels et de fidélités croisées.
Mais ce temps est révolu. Non pas par rupture brutale, mais par érosion. L’âge, les controverses, la transformation des centres de pouvoir et, surtout, la montée d’une exigence d’efficacité ont progressivement marginalisé ces “passeurs”. Leur influence ne disparaît pas totalement — elle devient périphérique.
Le message est clair : les relations d’État ne peuvent plus dépendre de circuits informels.
Le retour du dur : technocrates, intérêts et rapports de force.
Face à cet effacement, une nouvelle génération avance, moins visible mais plus structurée. Des profils comme Mustapha Terrab ou Chakib Benmoussa ne cherchent pas à séduire — ils négocient, structurent, verrouillent.
Ce basculement est fondamental : on passe d’une diplomatie d’influence à une diplomatie d’intérêts.
Les dossiers parlent désormais plus fort que les relations personnelles : industrie, énergie, souveraineté économique, repositionnement stratégique en Afrique. La relation franco-marocaine cesse d’être affective ; elle devient transactionnelle — au sens le plus noble du terme.
La « commission des sages » : laboratoire d’un nouveau pacte.
C’est dans ce contexte qu’émerge la « commission des sages », voulue par le Souverain marocain Mohammed VI et le Président français Emmanuel Macron.
Ce n’est pas un gadget diplomatique. C’est un outil de refondation.
Avec des figures comme Mustapha Terrab, Chakib Benmoussa, Jean-Louis Guigou et Hubert Védrine, cette instance agit comme une “boîte noire” stratégique : elle pense la relation sur le long terme, en dehors des turbulences médiatiques.
Autrement dit, elle prépare ce que la visite d’État devra officialiser : un nouveau contrat politique.
L’économie comme nouveau langage commun.
Le véritable ciment de la relation n’est plus symbolique. Il est économique. Sous l’impulsion de responsables comme Ryad Mezzour, la coopération s’ancre dans des secteurs concrets : chaînes industrielles, décarbonation, infrastructures, souveraineté énergétique.
C’est là que se joue désormais la crédibilité du partenariat. Car une évidence s’impose : les États qui coopèrent sur la production et l’innovation résistent mieux aux crises politiques.
Crises, tensions… et permanence stratégique.
Le paradoxe franco-marocain est intact : tout oppose parfois Rabat et Paris dans le discours, mais tout les rapproche dans les faits.
● Les services de sécurité continuent de coopérer étroitement.
● Les investissements français au Maroc restent structurants.
● Et, en dernier ressort, le Roi Mohammed VI et le Président Emmanuel Macron gardent la main sur l’essentiel.
C’est cette dualité — tension apparente, convergence réelle — qui définit la singularité de cette relation.
Ce que dira vraiment la visite d’État.
La visite d’État à venir ne sera pas un simple rituel diplomatique. Elle sera un signal.
Le signal que :
● les malentendus récents appartiennent au passé,
● les anciens circuits d’influence ne structurent plus la relation,
● et qu’un nouveau cycle s’ouvre, plus exigeant, plus stratégique, plus assumé.
Conclusion : une alliance adulte.
Le Maroc et la France entrent dans une nouvelle ère. Moins émotionnelle. Moins dépendante des hommes de l’ombre. Plus ancrée dans les intérêts réciproques. Une relation qui ne se nourrit plus de nostalgie, mais de nécessité. Et dans ce face-à-face rééquilibré, une certitude émerge : ce ne sont plus les réseaux qui font la relation — ce sont les États.



