
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Alors que le conflit ouvert entre Israël et le Hamas à Gaza s’étend désormais à d’autres fronts (Liban, Syrie, et confrontations directes avec l’Iran), la région semble au bord d’un embrasement généralisé. Au-delà du bilan humain déjà catastrophique, cette guerre multidimensionnelle porte en elle des conséquences politiques, économiques et sociales qui pourraient redessiner les équilibres mondiaux.
Depuis l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 et la riposte israélienne qui a suivi, le Moyen-Orient est entré dans une nouvelle ère de violence. Mais ce conflit, loin d’être un affrontement binaire, est un nœud gordien où s’entremêlent des décennies d’occupation, des rivalités régionales, des ingérences internationales et des logiques de puissances implacables. Si la communauté internationale semble impuissante, c’est aussi parce que le degré de responsabilité de chaque acteur est complexe à démêler.
Israël : Entre droit à la sécurité et occupation contestée.
La responsabilité première d’Israël dans l’engrenage actuel peut être analysée à deux niveaux.
● La riposte à Gaza : Suite au massacre perpétré par le Hamas (plus de 1 200 morts, des prises d’otages massives), Israël a invoqué son droit légitime à la légitime défense. Cependant, la nature et l’ampleur de sa riposte posent question. Avec plus de 35 000 morts palestiniens, majoritairement des civils selon l’ONU, et la destruction systématique des infrastructures civiles (hôpitaux, écoles, réseaux d’eau), de nombreuses organisations internationales accusent Israël de ne pas respecter le principe de proportionnalité et de distinction entre civils et combattants, piliers du droit international humanitaire. La Cour internationale de Justice (CIJ) a été saisie pour enquêter sur un éventuel « acte de génocide ».
● La politique à long terme : Cette guerre s’inscrit dans un contexte plus large que les critiques d’Israël jugent délétère. La poursuite de la colonisation en Cisjordanie, illégale au regard du droit international, et le blocus imposé à Gaza depuis près de vingt ans, qualifié de « prison à ciel ouvert », sont perçus comme des obstacles structurels à toute paix et comme des facteurs de radicalisation. En refusant toute perspective politique aux Palestiniens, Israël porte une part de responsabilité dans l’instabilité chronique de la région.
Le Hamas : Une stratégie de confrontation aux conséquences tragiques.
Le mouvement islamiste palestinien, qui contrôle la bande de Gaza, porte également une lourde responsabilité.
● L’acte déclencheur : L’attaque du 7 octobre, qui a délibérément visé des civils (familles dans les kibboutz, jeunes lors d’un festival de musique), est un acte de violence condamné par la quasi-totalité de la communauté internationale. En déclenchant cette offensive, le Hamas savait que la riposte israélienne serait d’une violence inouïe et que la population civile de Gaza en paierait le prix fort.
● Le bouclier humain : De nombreux rapports accusent le Hamas d’utiliser les infrastructures civiles et la population comme boucliers humains, en installant ses centres de commandement sous les hôpitaux ou dans des zones densément peuplées. Cette stratégie, si elle est avérée, est également une violation grave du droit de la guerre. L’objectif affiché du Hamas – la destruction d’Israël – est par ailleurs un facteur de blocage pour toute solution négociée.
L’Iran : Le grand orchestrateur régional.
L’Iran est souvent présenté comme la pièce maîtresse de « l’axe de la résistance » anti-israélien et anti-américain.
● Responsabilité par procuration : Téhéran fournit un soutien militaire, financier et technologique crucial au Hamas, au Hezbollah libanais (qui possède un arsenal de plus de 100 000 roquettes pointées vers Israël), aux Houthis au Yémen et aux milices en Irak et en Syrie. Sans ce soutien, la capacité de nuisance de ces groupes serait considérablement réduite. L’Iran est donc un acteur central dans la stratégie d’encerclement et de déstabilisation d’Israël.
● L’escalade directe : Pour la première fois, en avril 2024, l’Iran a lancé une attaque directe contre le sol israélien en représailles à une frappe sur son consulat à Damas. En brisant ce tabou, Téhéran a fait entrer le conflit dans une nouvelle phase, dangereuse et imprévisible, avec un risque d’embrasement régional immédiat. Son objectif, en se posant en défenseur de la cause palestinienne, est aussi de consolider son influence et de s’imposer comme la puissance incontournable du monde musulman.
Les États-Unis et l’Occident : L’allié indéfectible et ses contradictions.
Le rôle des puissances occidentales, et des États-Unis en premier lieu, est ambigu et source de nombreuses critiques.
● Un soutien militaire et politique sans faille : Les États-Unis fournissent à Israël une aide militaire considérable (3,8 milliards de dollars par an) et exercent leur veto au Conseil de sécurité de l’ONU pour bloquer les résolutions condamnant leur allié. Cette position, si elle est justifiée par des liens historiques et stratégiques, est perçue par une grande partie du monde comme une complicité avec les actions israéliennes à Gaza, discréditant le discours occidental sur le droit international et les droits de l’homme.
● L’incapacité à peser pour la paix : En n’utilisant pas leur levier pour imposer un cessez-le-feu durable et une solution politique à deux États, les États-Unis et l’UE portent une part de responsabilité dans l’enlisement du conflit. Leur approche, centrée sur la sécurité d’Israël sans conditionner leur soutien au respect du droit international par ce dernier, alimente le sentiment d’injustice et d' »exceptionnalisme » qui nourrit les extrémismes des deux côtés.
Les Conséquences potentielles : La « tache d’huile » et ses répercussions mondiales.
L’extension de ce conflit aurait des conséquences dévastatrices à plusieurs niveaux :
1. Conséquences humaines et sociales : Un élargissement du conflit au Liban (avec le Hezbollah) ou une guerre ouverte avec l’Iran provoquerait un bain de sang sans précédent. Des millions de civils supplémentaires seraient déplacés, les infrastructures des pays déjà fragilisés (Liban, Syrie, Yémen) s’effondreraient totalement, plongeant la région dans le chaos pour des décennies.
2. Conséquences économiques : L’économie mondiale, encore convalescente, serait durement frappée. Une escalade pourrait entraîner une flambée des prix du pétrole et du gaz (notamment si le détroit d’Ormuz, par où transite 20% du pétrole mondial, était menacé ou bloqué). Ce choc inflationniste aurait des répercussions immédiates sur le pouvoir d’achat des ménages en Afrique, en Europe, en Asie et en Amérique.
3. Conséquences géopolitiques : Le risque majeur est celui d’une internationalisation du conflit. Une implication plus forte des États-Unis aux côtés d’Israël pourrait pousser la Russie et la Chine à renforcer leur soutien à l’Iran, transformant un conflit régional en une nouvelle ligne de fracture de la guerre froide. Le monde serait alors divisé en blocs antagonistes, paralysant un peu plus les institutions multilatérales déjà affaiblies.
En conclusion, le conflit actuel est une poudrière où chaque acteur, de Tel-Aviv à Téhéran en passant par Washington et Gaza, a une part de responsabilité dans l’alimentation du cycle de la violence. Si le droit à l’existence et à la sécurité d’Israël est inaliénable, la manière dont il mène cette guerre et gère l’occupation est contestée. Si la cause palestinienne est légitime, les méthodes du Hamas et l’instrumentalisation qu’en fait l’Iran pour ses propres ambitions régionales le sont moins. L’incapacité de la communauté internationale à imposer une solution juste et durable a créé un vide que seuls les faucons et les extrémistes ont su remplir.
Aujourd’hui, le monde regarde cette région s’enfoncer, conscient que les flammes qui en sortiront pourraient bien brûler bien au-delà de ses frontières.





