
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

I. Pourquoi le Maroc ? La terre fertile de la « Sainteté »
Il convient de s’interroger sur une singularité historique : pourquoi le soufisme a-t-il trouvé au Maroc un ancrage si profond, là où d’autres contrées musulmanes l’ont vu s’étioler ou se heurter à des courants rigoristes ? La réponse réside dans une convergence unique entre géographie et spiritualité. Contrairement à l’Orient, souvent traversé par des doctrines scripturaires arides, le Maroc a très tôt développé une « géographie de la sainteté ».
Ici, l’Islam s’est greffé sur un substrat local attaché au sacré tangible. La figure du « Wali » (le saint) est devenue le médiateur entre le divin et le quotidien. Tandis que d’autres pays voyaient le religieux s’institutionnaliser de manière bureaucratique, le Maroc a vu naître un soufisme de proximité, enraciné dans les montagnes et les plaines, transformant le pays en un « Maghreb des Saints ».
II. Les piliers de la voie : De la rigueur Chadilite à l’amour Boutchichi
Cette fertilité spirituelle s’incarne dans des voies (Turuq) qui ont structuré l’inconscient collectif marocain.
La Chadiliya, la source universelle : Fondée sur les enseignements d’Abou Hassan al-Chadhili, cette voie représente l’aristocratie spirituelle du Maroc. Elle prône un soufisme de la gratitude (shukr) plutôt que celui de l’austérité. Elle a permis aux croyants de concilier vie active et quête intérieure, influençant durablement les élites urbaines et intellectuelles, notamment à Fès et Tétouan.
La Qadiriya Boutchichiya, le renouveau contemporain : À l’autre bout du spectre, la confrérie Boutchichiya, sous l’impulsion de ses maîtres successifs, a su moderniser le message soufi. En mettant l’accent sur l’amour (Mahabba) et la beauté, elle attire aujourd’hui une jeunesse en quête de sens, marocaine et internationale. Elle incarne ce « soft power » spirituel capable de répondre aux angoisses de la modernité par une esthétique de l’âme et une pratique inclusive.
III. Le refuge andalou : Transformer la blessure en lumière
La chute de Grenade en 1492 ne fut pas seulement une perte territoriale, ce fut un séisme identitaire. En accueillant les milliers d’exilés andalous, le Maroc est devenu le conservatoire d’une civilisation raffinée. Dans ce contexte dramatique, le soufisme a joué un rôle de « guérisseur historique » :
● L’intégration par l’esprit : Les zaouïas, imprégnées de l’éthique Chadilite, servirent de sas d’accueil pour les populations déracinées.
● L’osmose culturelle : La poésie mystique, l’esthétique urbaine et la musique andalouse (Al-Ala) se sont fondues dans la mystique marocaine. Ce transfert culturel a transformé l’épreuve de l’exil en une quête de profondeur intérieure.
IV. Une matrice spirituelle au cœur de l’État
Le soufisme constitue l’un des fondements invisibles de la construction politique du Royaume. La monarchie marocaine s’inscrit dans cette continuité. La fonction d’Amir Al-Mouminine et la légitimité chérifienne trouvent dans l’héritage soufi un socle spirituel qui consolide la verticalité du pouvoir, tout en lui conférant une dimension de bienveillance.
Le soufisme marocain a toujours valorisé l’évitement de la fitna (le désordre) au profit de la réforme de l’âme. Aujourd’hui, cet héritage devient un atout géopolitique. À travers les réseaux confrériques, notamment la Tijaniya, le Royaume s’affirme comme un carrefour spirituel entre l’Europe, l’Afrique et le monde arabe, opposant une « barrière mystique » aux dérives de l’extrémisme.
CONCLUSION : Une mémoire vivante pour l’avenir
Le soufisme marocain ne se réduit ni à un folklore ni à un simple instrument de pouvoir. Il est le gardien d’une mémoire qui a su transformer les tragédies de l’histoire en une richesse culturelle inépuisable. De la rigueur intellectuelle des Chadilis à la ferveur extatique des Boutchichis, il demeure le pilier d’une identité marocaine qui refuse le fanatisme pour choisir la voie de la lumière intérieure.



