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Les Ports de la vie (20). Mémoires d’un enfant de Guercif (1954 – 2026)

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Quand le militantisme était une valeur… et quand la position est devenue une finalité.

Lorsque tu montes dans le bus, par un matin qui ressemble aux crépuscules tardifs de la vie, et que tu t’installes près de la fenêtre, tu n’es pas vraiment en route vers un lieu précis. Tu es surtout en chemin vers toi-même. Le bus tremble, et avec lui la mémoire. Le temps te ramène aux commencements, non par nostalgie d’un passé révolu, mais parce que le présent t’impose la comparaison et te somme de rendre des comptes.

Tu te souviens du Parti du Progrès et du Socialisme tel que tu l’as connu à ses débuts, et non tel qu’il sera plus tard présenté. Un parti dont on ne franchissait pas le seuil à la recherche d’un poste, et dont le nom était indissociable de la prison, de l’exil ou du procès.

Depuis sa naissance première, en novembre 1943, sous l’appellation de Parti communiste marocain, y adhérer n’a jamais été une promenade politique ni une aventure passagère, mais un choix éthique coûteux, payé en liberté, en stabilité, et parfois même en vie.

Tu n’as pas vécu cette période, mais tu l’as connue comme on connaît une vérité acquise. Tu l’as lue, fouillée, reconstituée dans les ouvrages consacrés à l’histoire contemporaine du Maroc. Tu sais comment, sous le Protectorat, les militants étaient traqués, arrêtés, exilés, pour la seule raison qu’ils croyaient que la justice sociale n’était pas un luxe intellectuel, mais un droit à conquérir.

Après l’indépendance, l’équation ne changea guère. Le grand militant Abdelkrim Ben Abdallah fut assassiné. Le parti fut interdit, ses dirigeants arrêtés, sa presse réduite au silence. S’ouvrirent alors de longues années de mutisme forcé et de travail clandestin.

Tu te rappelles cette période où le parti demeura interdit jusqu’en 1968, avant de renaître sous le nom de Parti de la Libération et du Socialisme, pour se voir retirer à nouveau sa légalité.

Ce n’est qu’en 1976 qu’il fut officiellement reconnu sous son appellation actuelle : Parti du Progrès et du Socialisme, dans le contexte du dégel politique consécutif au succès de la Marche verte de 1975, alors que le Maroc avait un besoin vital de stabilité et de consensus national autour de sa cause première : la récupération du Sahara.

Malgré la répression et les interdictions, le découragement ne prit jamais le dessus. À travers tes lectures et les témoignages recueillis, tu voyais des militants soudés, unis non par l’espoir d’un siège parlementaire ou d’un portefeuille ministériel, mais par une foi commune dans une cause et dans la valeur du combat en soi.

Lorsque le parti fut autorisé à participer aux élections, les résultats restèrent modestes : quelques sièges communaux en 1976, un seul siège parlementaire en 1977. Pourtant, le parti demeurait uni autour de son dirigeant historique, Ali Yata. Le leadership n’était pas contesté, les structures n’étaient pas des champs de bataille. Les divergences existaient, certes, mais elles ne rompaient ni la camaraderie ni l’unité.

En 1977, tu entras toi-même en politique par sa porte la plus concrète. Tu te trouvais alors à Khémisset, professeur de français, lorsque tu fis tiennes, par conviction et non par calcul, les idées et les valeurs du Parti du Progrès et du Socialisme. Tu te portas volontaire pour participer à la campagne électorale aux côtés du candidat du parti aux législatives, le camarade H. Idriss. Il ne fut pas élu, et cela n’avait rien de surprenant : le parti n’inspirait pas encore confiance aux autorités chargées de superviser les élections. Mais, pour toi, la décision était prise : ce parti serait le tien.

À ton arrivée à Meknès comme enseignant au collège Al-Bassatine, tu rejoignis officiellement le parti. En 1979, tu devins premier secrétaire de la section locale d’Al-Bassatine et membre du bureau provincial de Meknès. Au début des années quatre-vingt, tu fus élu membre du Comité central, fonction que tu exerceras jusqu’en 2006, date à laquelle le Comité central issu du Congrès National t’élirait membre du Bureau Politique, alors dirigé par le professeur Ismaïl Alaoui.

Auparavant, tu avais été de 2003 à 2009, avec sept autres camarades, membre du conseil municipal de la ville de Meknès et président de la commission communication et information du conseil régional de Meknès–Tafilalet, présidé à l’époque par M. Chbaâtou, du parti de l’Union Socialiste des Forces Populaires. Tu étais en même temps premier secrétaire provincial à Meknès et correspondant de l’organe de presse francophone du PPS, Al Bayane.
Toutes ces responsabilités faisaient que tu t’endormais avec la politique et te réveillais avec elle.

Mais la vie ne se réduisait pas à la politique. En août 1992, tu t’es marié. À la fin de l’année 1997, tu étais père de trois enfants : deux filles et un garçon. Les responsabilités étaient lourdes, le temps compté. Le temps consacré à la politique, aux affaires publiques et aux causes citoyennes dévorait celui que tu aurais dû offrir à ta petite famille.

À la fin de l’année 1999, tu perdis celle qui avait été pour toi à la fois un rempart et un repère. Ta mère qui t’accordait son soutien silencieux et qui craignait pour toi, de toutes ses forces, face aux risques que ton engagement politique pouvait te faire courir.

Cette période t’enseigna une leçon sévère : nombre de ceux que tu avais connus par la politique, et auxquels tu avais rendu d’innombrables services, se révélèrent ingrats, sans reconnaissance. La famille, en revanche, même lorsqu’elle t’en voulait pour ton absence, t’accueillait à ton retour les bras ouverts et reconnaissait tout ce que tu avais fait pour elle, ne serait-ce que par un sourire après une longue absence.

À l’approche du cinquième congrès du parti, en 1995, tu sentis qu’un changement s’opérait. La question n’était plus seulement : comment lutter ? mais : qui dirige ? qui avance ? Le conflit autour du poste de secrétaire général s’intensifia entre une jeune génération revendiquant le renouvellement et un courant plus attaché à l’expérience organisationnelle. Malgré le renouvellement de la confiance accordée à Ali Yata, tu compris que la fissure était là, et que la logique des positions commençait à s’infiltrer dans un parti qui ne l’avait jamais connue.

Alors que l’heure du gouvernement d’alternance était sur le point de sonner, ce moment historique dans son principe, mais aussi le début d’une phase troublée. Des militants et des parlementaires firent scission, des camarades quittèrent les rangs alors qu’ils occupaient, peu auparavant, des positions de premier plan. Le parti entra dans le gouvernement Abderrahmane Youssoufi au sein d’un attelage hétéroclite. Les secousses internes s’intensifièrent avec la participation gouvernementale. Même après le décès d’Ali Yata, en août 1998, et l’accession d’Ismaïl Alaoui au secrétariat général, les conflits ne s’apaisèrent pas ; ils prirent d’autres formes, parfois au nom du débat idéologique, parfois sous couvert de « rectification ».

Après ton départ volontaire de l’enseignement en octobre 2005, d’autres responsabilités s’imposèrent à toi. De janvier 2007 à mai 2009, tu exerças comme journaliste professionnel, supervisant une page hebdomadaire consacrée à l’actualité politique et culturelle de Meknès, ainsi qu’aux dysfonctionnements de la gestion des conseils élus et des administrations publiques.

De mai 2009 à 2012, tu fus coordinateur général du complexe social Ibtissama, supervisant quatre unités : une première dédiée aux femmes en situation difficile, une deuxième à la protection de l’enfance, une troisième à l’accompagnement des mères célibataires et au suivi des enfants en situation de rue, et une quatrième consacrée aux activités diurnes en faveur des personnes âgées.

De 2013 à 2016, tu rejoignis le ministère de l’Emploi et des Affaires sociales en tant que conseiller du ministre, puis chef de son cabinet.

Aujourd’hui, en écrivant ces lignes, toujours assis dans ce même bus, tu t’interroges : pourquoi le parti était-il plus soudé lorsqu’il était assiégé ? Et pourquoi s’est-il fragmenté à mesure qu’il se rapprochait des centres de décision ?

Tu arrives, sans amertume mais avec lucidité, à la conclusion que le parti a perdu une part de son âme lorsque la logique de la gestion a supplanté celle du combat, et lorsque la position a parfois pris le pas sur la conviction.
Lorsque tu descends enfin du bus, tu comprends que tu n’es pas arrivé au terme du chemin, mais à un nouveau port parmi les ports de la vie. Tu n’écris ni pour dénoncer ni pour te justifier, mais pour rappeler. Car la mémoire est une forme de résistance, et parce que les partis, comme les hommes, se mesurent à ce qu’ils ont défendu lorsque le prix était élevé, et non à ce qu’ils ont récolté lorsque la route est devenue confortable.

 

 

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