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Football ou religion : le choix politique de l’opium moderne

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

De nos jours plus que jamais, tout est devenu politique. Y compris — et peut-être surtout — ce qui prétend ne pas l’être. Le football, longtemps présenté comme un simple loisir populaire, a définitivement quitté le terrain du divertissement pour entrer dans celui de la stratégie politique, du soft power et de la gestion des masses.

On continue pourtant à répéter, presque comme un dogme, que le sport est apolitique. Une affirmation qui relève désormais davantage du mythe que de la réalité. Car le football, à l’instar de la religion autrefois, remplit aujourd’hui une fonction bien connue : canaliser les émotions collectives, produire du consensus, détourner l’attention des fractures sociales et offrir aux pouvoirs en place une légitimité symbolique à faible coût politique.

La célèbre formule de Marx — la religion est l’opium du peuple — mérite d’être sérieusement réactualisée. Non pas pour disculper la religion, mais pour constater que le football en est devenu la version moderne, mondialisée et parfaitement assumée.

Le contraste est saisissant. Les organisations à référence religieuse, notamment islamiques, sont systématiquement suspectées, surveillées, parfois interdites au nom de la lutte contre le terrorisme et la radicalisation. On leur reproche de mobiliser, d’endoctriner, de concurrencer l’État dans la production du sens et de l’allégeance. En revanche, aucun soupçon sérieux ne pèse sur les régimes ou les institutions qui fondent une grande partie de leur stratégie de développement, de communication et de cohésion nationale sur le sport, en particulier le football.

Pourquoi une telle différence de traitement ?

La réponse est politique, non morale. La religion — lorsqu’elle échappe au contrôle du pouvoir — porte un discours normatif autonome, capable de produire une critique de l’ordre établi, de structurer une opposition et de mobiliser au-delà des frontières. Elle propose une allégeance supérieure à celle de l’État, ce qui la rend fondamentalement suspecte aux yeux des régimes autoritaires ou hyper-sécuritaires.

Le football, à l’inverse, ne remet rien en cause. Il fédère sans contester, passionne sans politiser directement, exalte le sentiment national sans questionner ses fondements. Il ne produit ni idéologie alternative ni projet de société. Il consomme de l’émotion, pas de la conscience critique. Voilà pourquoi il est encouragé, financé, célébré — et rarement combattu.

La question n’est donc pas de savoir comment lutter contre les régimes qui investissent massivement dans le sport comme vecteur de légitimation. La vérité est plus crue : on ne les combat pas, on les applaudit. On salue leur “modernité”, leur “rayonnement”, leur “réussite organisationnelle”, pendant que les stades pleins font oublier les hôpitaux vides et les écoles délabrées.

Dès lors, entre la religion et le football, lequel constitue aujourd’hui le moyen le plus efficace pour rassembler des supporters sans être taxé de radicalisme, de populisme ou de menace sécuritaire ? La réponse est évidente : le football. Il offre une ferveur sans exigence morale, une loyauté sans responsabilité politique, une foi sans transcendance.

Ce n’est pas parce que le football serait plus noble. C’est parce qu’il est plus docile.

Le véritable clivage n’oppose donc pas religion et sport, mais ce qui peut déranger le pouvoir et ce qui le conforte. Et dans ce rapport de force, le football a gagné par K.-O. politique.

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