
Par : Hedi KENDIRE
Montaigne voulait pour l’enfant un précepteur qui eût « plutôt la tête bien faite que bien pleine ». Quatre siècles d’humanisme ont poli la formule jusqu’à en faire une devise de fronton : mieux vaut juger que retenir. En 1938, dans le Discours préliminaire de La Formation de l’esprit scientifique, Bachelard glisse un grain de sable dans l’engrenage. Les crises de croissance de la pensée, écrit-il, imposent une refonte du savoir tout entier : « La tête bien faite doit alors être refaite. » La phrase est brève, et elle déplace tout. Ce que Montaigne tenait pour un point d’arrivée devient une halte. Si la bonne forme de l’esprit est périssable, instruire cesse de vouloir dire donner une forme ; cela veut dire rendre capable d’en changer.
La formule de Montaigne visait le savoir livresque, cet entassement mort que l’élève récite sans le comprendre. Mais toute forme réussie tend à durcir. La méthode devient réflexe, la clarté devient confort, et Bachelard le constate sans ménagement : « La tête bien faite est malheureusement une tête fermée. C’est un produit d’école. » Le piège guette d’abord l’esprit brillant, celui que ses succès ont toujours conforté : pourquoi soupçonnerait- il un outillage qui ne l’a jamais trahi ? À force de statufier Montaigne dans les manuels, on a perdu de vue l’homme du « Que sais-je ? », qui n’a cessé de rouvrir ses Essais, de les surcharger d’ajouts d’une édition à l’autre, jusqu’à laisser ses pages se contredire sans en rougir.
Penser, pour Bachelard, commence par une lutte contre soi. L’esprit n’aborde jamais un problème les mains vides : « il a l’âge de ses préjugés ». Il charrie des évidences jamais interrogées, des images trop commodes, des habitudes devenues seconde nature — ce que Bachelard nomme des obstacles épistémologiques. On ne connaît pas à partir de rien ; on connaît « contre une connaissance antérieure », en démolissant ce qui était mal construit. Pourquoi défendons- nous si âprement nos erreurs ? Parce que la certitude est un abri affectif. Nous chérissons une idée moins pour sa vérité que pour la part de nous-mêmes que nous y avons déposée. Se refaire la tête relève alors de l’ascèse.
Dans cette perspective, l’erreur quitte le registre de la faute pour devenir le matériau même de l’apprentissage. Encore faut-il consentir à la regarder en face. Et c’est ici que la réflexion déborde la salle de classe pour atteindre l’édifice entier.
Car l’école n’est que la première marche. Si nos élèves butent sur le dogme de la restitution, c’est qu’une société entière s’est habituée à confondre le savoir avec une collection de trophées. Dans les amphithéâtres, les cabinets, les conseils d’administration et les cercles de décision, l’accumulation des diplômes prestigieux et des cursus internationaux fonctionne souvent moins comme un viatique pour la pensée que comme un certificat d’infaillibilité. Le parchemin, qui devrait attester qu’on a appris à apprendre, sert trop souvent à se dispenser d’apprendre encore. La tête bien pleine, revenue sous le costume du diplômé de haut vol, se croit à l’abri ; son érudition, faute de se frotter au réel et à la contradiction, se fige comme une eau qui ne court plus.
D’où ce paradoxe : jamais le pays n’a formé autant de diplômés de haut niveau, et jamais le débat public n’a paru si pauvre en hypothèses, si riche en assertions. Pour qui a fondé son autorité sur la possession du savoir, reconnaître qu’un raisonnement a échoué ressemble à une déchéance. Le savoir se fait alors armure : il protège de la critique et, du même geste, dispense de penser.
C’est dans cette rigidité que les dogmatismes trouvent leur terreau. Le fanatisme ne naît pas seulement de l’ignorance ; il prospère aussi là où ceux qui savent ont cessé de chercher. Une parole savante qui ne se corrige jamais enseigne au public que la vérité se proclame au lieu de s’éprouver ; leçon que le prêcheur le plus sommaire n’a plus qu’à recueillir. Face aux ruptures du monde, la tête pleine mais close ne dispose que de deux réflexes : l’incantation administrative ou le repli devant l’altérité. D’où la frilosité de nos idées et notre absence dans les instances internationales politiques et surtout scientifiques et culturelles (combien de prix d’excellence ou de création ?)
Le constat resterait stérile s’il s’arrêtait là. L’intellectuel marocain n’est pas voué à la clôture. Refait au sens bachelardien, il devient la ressource la plus précieuse d’un pays en mouvement. Qu’est-ce qu’un intellectuel refait ? Celui qui a érigé la rectification en discipline ; qui sait dire « je me suis trompé » sans perdre la face ; qui expose ses hypothèses au lieu de les asséner et tient sa pensée pour un chantier ouvert aux contre-épreuves. Il n’arrive pas au débat chargé de réponses définitives, mais muni d’une carte des obstacles : les évidences paresseuses, les modèles importés tels quels, les chiffres que plus personne n’interroge, les mots qui ont cessé de désigner quelque chose.
Or entre la pensée et la décision s’est installée une méfiance devenue presque pathologique. Le décideur voit dans l’intellectuel un homme de bibliothèque, brillant et encombrant, qui complique ce qu’il faudrait trancher. L’intellectuel voit dans le décideur un gestionnaire frileux, qui préfère la circulaire à l’idée et le tableau de bord au diagnostic. Chacun tient l’autre pour la preuve de sa propre lucidité. Bachelard offre le mot juste pour cette défiance croisée : elle est un obstacle épistémologique à l’échelle d’une nation, une évidence jamais examinée ; aux uns de penser, aux autres d’agir ; qui appauvrit les deux camps. Le penseur sans prise sur le réel finit par tourner à vide ; le décideur privé de pensée finit par administrer l’urgence. C’est pourquoi on a fabriqué davantage de gestionnaires que d’hommes d’État.
Derrida éclaire ce point d’un jour inattendu. Toute pensée, montrait- il, s’organise autour de couples d’opposés dont l’un domine l’autre en silence : la parole et l’écriture, la nature et la culture ; et, pourrait-on ajouter, la pensée et l’action. Déconstruire consiste à rendre visible la hiérarchie que ces couples dissimulent, et donc à la rendre discutable. Dans Force de loi, il va plus loin : une décision qui se borne à appliquer une règle relève du calcul ; décider suppose d’avoir traversé l’épreuve de l’indécidable. Le décideur qui fuit le doute exécute plus qu’il ne décide. Et l’intellectuel qui se tient à l’écart de la décision se dérobe à l’épreuve même que sa pensée prétend réclamer.
Le malentendu tient tout entier à une méprise sur le doute. Le décideur le redoute comme une paralysie ; il est en vérité la condition d’une action qui dure. Chez Bachelard, douter n’a rien d’une hésitation : c’est une vérification. Une politique conçue comme hypothèse se donne des critères, s’évalue, se corrige en chemin. Une politique conçue comme vérité se défend jusqu’à l’échec, puis cède la place à une autre, tout aussi sûre d’elle-même. Un Maroc qui doute serait un Maroc qui agit en sachant pourquoi, et qui saura rectifier sans se renier. À la formule de Descartes, on pourrait en adjoindre une autre, plus politique : je doute, donc j’agis, et j’agis mieux.
Cette alliance a déjà ses matériaux. Le pays compte des universitaires, des chercheurs, des enseignants, des ingénieurs, une diaspora savante formée sur tous les continents, une presse qui réfléchit quand on le lui permet. Le vivier existe ; ce qui lui manque, ce sont des lieux où la pensée et la décision se rencontrent sans se craindre : l’évaluation publique des politiques engagées, des instances où l’on peut contredire un projet avant qu’il ne soit arrêté, des passerelles entre le laboratoire et l’administration, une culture où le rapport critique n’est pas reçu comme un acte d’hostilité. L’intellectuel refait n’est ni le courtisan qui habille la décision d’arguments, ni l’imprécateur qui la condamne de loin. Il l’éclaire avant, l’accompagne pendant, l’interroge après. C’est de cette circulation, et d’elle seule, que naît une vision politique éclairée.
Montaigne voulait une tête bien faite ; Bachelard rappelle qu’elle doit demeurer un chantier. Le Maroc mesure ce que coûte l’inverse : tant que les détenteurs du savoir récompenseront la réponse figée plutôt que le droit de se corriger, chaque réforme ajoutera une couche de peinture sur un mur fissuré. Pour faire barrage aux dérives, le pays a moins besoin d’une élite plus savante que d’une élite capable de réviser ses jugements, et de décideurs qui sachent y voir une force. Le courage qui manque ne figure sur aucune ligne budgétaire ; il loge dans la tête de ceux qui pensent comme de ceux qui décident. L’intelligence d’un pays se mesure à la liberté qu’il se donne de défaire ses certitudes pour en bâtir de plus justes.