
Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Une nouvelle majorité face à une triple équation : nationale, régionale et internationale.
Le temps électoral est désormais révolu. Après les gouvernements dirigés successivement par Abdelilah Benkirane puis Aziz Akhannouch, une nouvelle séquence politique s’ouvre au Maroc.
Les résultats provisoires annoncés au lendemain des élections législatives du 23 septembre placent le Parti Authenticité et Modernité (PAM) en tête avec 97 sièges, devant le Rassemblement national des indépendants (RNI), avec 66 sièges, et le Parti de l’Istiqlal, avec 65 sièges. Le Parti de la justice et du développement (PJD), avec 54 sièges, effectue pour sa part un retour significatif dans l’hémicycle.
La Constitution est claire : conformément à son article 47, le Roi nomme le Chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête des élections à la Chambre des représentants, au vu de leurs résultats. La nomination royale constitue donc la prochaine étape institutionnelle majeure.
Mais une chose est d’ores et déjà certaine : arriver en tête ne signifie pas gouverner seul.
Avec 97 députés, le PAM est très loin des 198 sièges nécessaires pour disposer à lui seul de la majorité absolue. La formation du prochain gouvernement passera donc nécessairement par des discussions entre formations politiques. À titre indicatif, le PAM, le RNI et l’Istiqlal réuniraient ensemble 228 sièges sur la base des résultats provisoires annoncés, soit une majorité parlementaire confortable.
La question n’est donc plus seulement : qui dirigera le prochain gouvernement ?
Elle est aussi : dans quelle conjoncture ce gouvernement devra-t-il gouverner le Maroc ?
I. Une conjoncture nationale marquée par une contradiction fondamentale.
Le premier défi sera intérieur.
Le Maroc de 2026 n’est pas un pays en crise économique au sens classique du terme. Les indicateurs macroéconomiques témoignent au contraire d’une certaine résilience.
Bank Al-Maghrib prévoit pour 2026 une croissance de 4,4 %, tandis que l’inflation devrait rester faible, autour de 0,7 %. La banque centrale maintient néanmoins son taux directeur à 2,25 % et souligne le niveau très élevé des incertitudes liées notamment aux tensions géopolitiques, aux prix de l’énergie, à l’alimentation et au changement climatique.
Le HCP, de son côté, tablait en juillet sur une croissance annuelle exploratoire de 4,8 % pour 2026.
Le problème du prochain gouvernement ne sera donc pas simplement de faire croître l’économie.
Il sera de transformer davantage la croissance en emplois, en pouvoir d’achat, en services publics et en réduction des inégalités.
C’est ici que se situe probablement l’une des principales contradictions de la nouvelle législature : une économie qui résiste relativement bien et une partie de la population qui continue de ressentir fortement les difficultés de la vie quotidienne.
L’emploi, particulièrement celui des jeunes, sera le test social majeur.
Les chiffres du marché du travail demeurent préoccupants.
Au deuxième trimestre 2026, le chômage s’établissait à 9,5 %, avec un taux de 27,2 % chez les jeunes de 15 à 24 ans et de 14,5 % chez les 25-34 ans. Le chômage féminin atteignait 14,8 %.
Derrière ces statistiques se trouve une question politique beaucoup plus profonde : quelle place la société marocaine offre-t-elle à sa jeunesse ?
Les mobilisations de la jeunesse, les frustrations exprimées au cours des derniers mois et les épisodes migratoires, notamment autour de Ceuta, ont rappelé que la question de l’emploi ne peut plus être considérée comme un simple dossier économique.
Elle touche directement à la confiance dans l’avenir.
Le nouveau gouvernement devra donc être jugé non seulement sur le nombre d’emplois créés, mais aussi sur leur qualité, leur répartition territoriale et leur capacité à offrir aux jeunes une véritable perspective d’autonomie.
II. Le deuxième défi : passer de la croissance à la justice territoriale.
Le Maroc qui sort des urnes demeure profondément contrasté.
Il existe un Maroc des grandes métropoles, des infrastructures modernes, de l’industrie, de l’automobile, de l’aéronautique, du tourisme et des grands investissements.
Et il existe un autre Maroc, celui des territoires où l’accès à l’emploi, aux soins, à l’école, au transport et parfois même à l’eau demeure beaucoup plus difficile.
Le prochain gouvernement devra donc répondre à une question qui dépasse les clivages partisans :
comment faire du développement territorial une réalité vécue et non seulement une politique publique affichée ?
Cette question concernera particulièrement les régions éloignées des grands centres économiques.
Le Maroc investit massivement dans les infrastructures et prépare déjà l’échéance de la Coupe du monde 2030. Mais l’effort d’investissement devra être concilié avec le financement de la protection sociale, de la transition écologique, de la reconstruction et des autres priorités publiques. Une analyse du Trésor français estime que la simultanéité de ces chantiers exerce une forte pression sur les ressources financières publiques.
Le futur gouvernement devra donc arbitrer.
Et ces arbitrages seront politiquement déterminants.
III. Santé, éducation et protection sociale : le gouvernement devra passer du chantier à la qualité.
Les dernières années ont été marquées par d’importantes réformes dans les domaines de la protection sociale, de la santé et de l’éducation.
Mais l’existence d’une réforme ne garantit pas automatiquement son efficacité.
Pour le citoyen, la question est beaucoup plus simple :
trouve-t-il un médecin lorsqu’il en a besoin ?
Ses enfants bénéficient-ils d’une école de qualité ?
Le transport public lui permet-il de se déplacer dignement ?
La protection sociale réduit-elle réellement sa vulnérabilité ?
C’est sur ces réalités quotidiennes que se construira la crédibilité du prochain gouvernement.
Le Fonds monétaire international souligne lui-même que le Maroc accélère la mise en œuvre de stratégies dans les domaines de la santé, de l’éducation et de l’emploi, tout en poursuivant ses investissements et ses réformes structurelles.
Le défi sera désormais celui de l’exécution.
IV. Le PAM : de la participation gouvernementale à la responsabilité gouvernementale.
La victoire électorale du PAM possède une particularité importante : le parti n’arrive pas au gouvernement depuis l’opposition.
Il participe depuis 2021 à la majorité gouvernementale sortante.
Cette donnée change considérablement la nature de la nouvelle étape.
Le PAM pourra naturellement défendre son propre programme et proposer une nouvelle orientation. Mais il devra également expliquer ce qu’il souhaite conserver, modifier ou abandonner dans l’action gouvernementale des cinq dernières années.
Il ne pourra pas entièrement se présenter comme une alternative extérieure à l’expérience Akhannouch puisqu’il en a été un acteur.
C’est précisément ce qui rendra sa responsabilité nouvelle particulièrement intéressante.
Le passage du statut de partenaire de majorité à celui de force dirigeante éventuelle impliquera un changement de méthode :
moins de communication politique, davantage de responsabilité ; moins de promesses, davantage de résultats mesurables.
V. Quelle coalition pour le gouvernement PAM ?
Les résultats provisoires offrent plusieurs configurations arithmétiques.
La combinaison PAM-RNI-Istiqlal atteindrait 228 sièges, soit une majorité absolue. C’est également la coalition qui correspond, au moins partiellement, à la continuité de la majorité gouvernementale de 2021-2026.
Mais l’arithmétique parlementaire ne suffit pas à déterminer une coalition.
Une majorité gouvernementale n’est durable que si ses composantes peuvent s’accorder sur un programme, des priorités, une méthode de gouvernement et une répartition claire des responsabilités.
La vraie question sera donc moins :
« Combien de sièges ? »
que :
« Pour quel contrat politique ? »
Un gouvernement PAM-RNI-Istiqlal pourrait être présenté comme une continuité réaménagée de la majorité sortante. Mais il pourrait aussi chercher à ouvrir une nouvelle phase, avec un nouveau programme gouvernemental et une nouvelle distribution des responsabilités.
D’autres combinaisons parlementaires sont mathématiquement possibles.
La Constitution ne fixe pas une coalition déterminée : elle fixe le principe de la nomination du Chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête, puis prévoit la nomination des membres du gouvernement sur proposition du Chef du gouvernement.
C’est donc la négociation politique qui déterminera la forme définitive de la majorité.
VI. La conjoncture régionale : un Maghreb sous tension.
Le futur gouvernement ne gouvernera pas dans un environnement régional apaisé.
La relation avec l’Algérie demeure profondément dégradée. Les rivalités marocano-algériennes se prolongent dans le dossier du Sahara et dans les dynamiques sécuritaires et économiques du Maghreb et du Sahel.
À cela s’ajoutent les tensions migratoires et les relations complexes avec l’Espagne autour de Ceuta et Melilla.
Le contexte régional est donc caractérisé par une combinaison de tensions : rivalité maroco-algérienne, instabilité du Sahel, enjeux migratoires et recomposition des alliances.
Une analyse récente du Monde décrit précisément cette multiplication des fractures au Maghreb, en soulignant la combinaison des tensions entre Rabat et Alger, des enjeux sahéliens et des dossiers maroco-espagnols.
Dans ce contexte, le prochain gouvernement devra disposer d’une diplomatie économique et politique cohérente avec les grandes orientations du Royaume.
VII. Le Sahara : une diplomatie qui devra se traduire par des résultats.
Le dossier du Sahara restera naturellement au cœur de l’action extérieure.
La résolution 2797 du Conseil de sécurité constitue désormais un élément important du cadre diplomatique international du dossier. Des responsables américains ont encore rappelé récemment la nécessité d’avancer vers une solution durable et mutuellement acceptable conformément à cette résolution.
Le prochain gouvernement aura donc à accompagner l’action diplomatique du Royaume par une politique économique, territoriale et africaine cohérente.
Le Sahara n’est plus seulement une question diplomatique.
Il est aussi devenu un espace d’investissement, de développement régional, d’ouverture vers l’Afrique et de projection géoéconomique.
VIII. La conjoncture internationale : le temps des incertitudes.
Le gouvernement PAM héritera également d’un environnement international particulièrement instable.
Les conflits internationaux, les tensions commerciales, les prix de l’énergie, les perturbations des chaînes d’approvisionnement et les conséquences du changement climatique pèsent directement sur les économies nationales.
Bank Al-Maghrib souligne précisément les risques liés aux conflits internationaux, aux prix de l’énergie, à la sécurité alimentaire, aux rendements souverains et au changement climatique.
Pour un pays comme le Maroc, largement intégré aux marchés européens et mondiaux, cette situation impose une politique de diversification.
Diversification des partenaires.
Diversification énergétique.
Diversification industrielle.
Diversification des marchés africains.
Et surtout, renforcement de la capacité du pays à absorber les chocs extérieurs.
IX. Le grand rendez-vous de 2030.
Le gouvernement qui sortira des négociations post-électorales sera aussi, qu’on le veuille ou non, le gouvernement de la préparation finale de la Coupe du monde 2030.
Cet événement représente une formidable opportunité pour le Maroc en matière d’infrastructures, de tourisme, d’image internationale et d’investissements.
Mais il comporte également un risque politique : celui de donner l’impression que les grands projets internationaux avancent plus vite que les services publics de proximité.
La réussite de 2030 ne se mesurera donc pas uniquement aux stades, aux aéroports ou aux autoroutes.
Elle se mesurera aussi à la capacité du Maroc à faire en sorte que le citoyen ordinaire sente que cette dynamique nationale améliore concrètement son quotidien.
X. Et surtout : la crise de confiance.
Il y a enfin une donnée politique que les chiffres électoraux ne permettent pas d’ignorer.
La participation du 23 septembre s’est établie à 38,02 %, selon les résultats provisoires annoncés par le ministère de l’Intérieur. Elle est nettement inférieure aux 50,35 % enregistrés lors des législatives de 2021.
Ce chiffre ne permet pas, à lui seul, de déterminer les motivations individuelles de l’abstention.
Mais il pose incontestablement une question politique au futur gouvernement :
comment transformer une victoire électorale en véritable légitimité d’action publique ?
Le PAM pourra disposer d’une majorité parlementaire avec ses partenaires.
Il lui faudra maintenant construire une majorité sociale.
C’est beaucoup plus difficile.
Une majorité parlementaire se compte en sièges.
Une majorité sociale se construit dans la confiance.
Conclusion : un gouvernement PAM face à l’obligation du résultat.
Après Benkirane et Akhannouch, le Maroc pourrait donc entrer dans une nouvelle séquence gouvernementale sous la direction d’une personnalité issue du PAM.
Mais la véritable nouveauté ne résidera pas seulement dans le changement du parti arrivé en tête.
Elle résidera dans les conditions dans lesquelles ce parti devra exercer le pouvoir.
Un Maroc économiquement résilient mais confronté au chômage des jeunes.
Un Maroc engagé dans de grands investissements mais toujours confronté aux inégalités territoriales.
Un Maroc diplomatiquement actif mais situé dans un environnement maghrébin et sahélien instable.
Un Maroc qui prépare 2030 tout en devant répondre aux urgences sociales de 2026.
Et surtout, un Maroc où une partie importante des électeurs semble s’être éloignée des urnes.
Voilà le véritable cahier des charges du prochain gouvernement.
Le PAM ne recevra donc pas seulement la responsabilité de former une majorité. Il héritera de la responsabilité de redonner du sens à l’action gouvernementale.
La question des prochains mois ne sera plus de savoir qui a gagné les élections.
Elle sera de savoir ce que cette victoire changera réellement dans la vie des Marocains.
C’est à cette seule mesure que le prochain gouvernement pourra, au terme de son mandat, être jugé par l’Histoire et par les citoyens.



