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Un Tartuffe en cacherait un autre

Par : Hafid BADRI *

Par : Hafid BADRI *

Si Molière retournait aujourd’hui au Maroc, il n’aurait pas besoin de réécrire « Tartuffe ».

Il lui suffirait de s’asseoir à la terrasse d’un café, de commander un thé à la menthe et d’allumer la télévision. Là, il découvrirait que son personnage n’est pas mort ; il a simplement changé de vêtements, appris le dialecte local et quitté la maison d’Orgon pour se retrouver sur l’estrade électorale.

Le Tartuffe de Molière entrerait drapé de piété, puis s’emparerait de la maison, de l’argent et de la famille. Mais le Tartuffe marocain se décline en de multiples versions :

L’un entre par la porte de la religion, un autre par celle de la « raison » («المعقول»), un troisième par celle de la démocratie («الديمقراطية»), un quatrième par celle de l’intérêt national («المصلحة الوطنية»), un cinquième par celle de la culture («الثقافة»), vêtu d’un costume douteux, symbole de recherche de rente, et un sixième, élégant en costume, parle le langage des chiffres et des indicateurs économiques : « Tartuffe l’entrepreneur », qui nous persuade que l’État est une grande entreprise et que le langage du marché est la solution à tous les problèmes.

Molière répond en riant :

« L’important n’est pas la porte, l’important c’est l’entrée. »

Pour ceux qui ne connaissent pas Orgon, il est le chef de famille dans la pièce « Tartuffe » et le personnage principal qui tombe dans le piège tendu par le filou Tartuffe.

Orgon croit tellement aux apparences et aux paroles qu’il est aveugle à la vérité. Le filou a besoin d’Orgon pour réussir, et Orgon a besoin que Tartuffe croie à l’illusion.

C’est là que réside le génie de Molière : il ne dénonçait pas un simple hypocrite, mais tout un mécanisme ; comment le discours moral devient un instrument de pouvoir, et comment le masque l’emporte sur la vérité.

Ironie du sort, le Maroc avait déjà adapté la pièce de Molière, « Tartuffe », pour le théâtre, mais la réalité politique a décidé d’en parachever l’adaptation.

Prenons, par exemple, l’expression « pardonner et oublier » («عفا الله عما سلف»), devenue emblématique du traitement des affaires de corruption. Si Molière l’avait entendue, il aurait peut-être dit à Orgon : « En sommes-nous déjà au pardon avant même de savoir qui a fait quoi ? »

Quand le tumulte s’intensifie, chacun jure par Dieu. Chacun parle au nom du ciel, et chaque faction façonne ses slogans pour leur donner l’apparence de la vérité absolue. La question devient alors : qui est le plus fervent ? Ou plutôt, qui instrumentalise la foi à des fins politiques ?

La foi est-elle plus importante que la viande et le poulet ?

Mais Tartuffe n’a pas toujours besoin de religion.

Il peut se draper dans les habits de la démocratie et déclarer que la victoire de son parti est une victoire pour toute la nation. Ou bien il peut se transformer en « Tartuffe le panier », qui ne se soucie des plus vulnérables qu’à l’approche des élections.

Le panier d’aujourd’hui est la voix de demain. En attendant 5 000 pour le SMIC.

Puis surgissent les « crocodiles et les lutins » et le « contrôle », et les politiciens s’accusent mutuellement de porter des masques, chacun prétendant être venu les démasquer.

Chaque Tartuffe en cache un autre.

Et lorsqu’il ne parvient pas à obtenir des résultats ou à tenir ses promesses, il revêt le costume de la « victime ». Il ne s’excuse pas, il ne s’explique pas, il change simplement de masque. Il est persuadé que l’Orgon marocain a la mémoire courte et que la nouvelle promesse saura enterrer l’ancienne.

Le problème n’est pas qu’il n’y ait qu’un seul Tartuffe au Maroc, mais que « Tartuffe » soit devenu un style de discours : religieux, nationaliste, démocratique, social, entrepreneurial ou populiste. Et parfois, le masque est le même : « Je ne dis que la vérité. »

Et voilà que l’Orgon marocain rentre chez lui et se demande :

Les prix vont-ils baisser ? Mon fils trouvera-t-il du travail ? L’éducation et la santé vont-elles s’améliorer ? Et qui en assumera la responsabilité ?

Mais ces questions gâchent la pièce, alors la voix de Tartuffe s’élève : Foi ! Patriotisme ! Démocratie ! Raison ! Compétence !

Et le public applaudit.

Quant à Molière, assis au fond de la salle, il murmure :

« Mesdames et Messieurs, j’écrivais des comédies pour le théâtre… et non pour que le théâtre devienne politique ! »

Molière ne demandait pas au public de haïr Tartuffe, mais d’ouvrir les yeux. C’est peut-être ce dont l’Orgon marocain a besoin aujourd’hui :

Non pas se contenter de demander : « Êtes-vous Tartuffe ? », mais demander : Qu’avez-vous dit ? Qu’avez-vous fait ? Que reste-t-il de vos promesses ? Et qui en a payé le prix ?

Alors seulement le masque tombera.

* Comédien et metteur en scène

 

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