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Chronique philo. Quand la vitesse ne fait plus avancer : Hartmut Rosa, l’accélération et le monde arabe

Par: Chakib HALLAK

Par : Chakib HALLAK 

Nos sociétés n’ont jamais disposé d’autant d’outils pour aller vite — et pourtant, jamais le sentiment de manquer de temps n’a paru aussi répandu. Ce paradoxe est au cœur de l’œuvre du sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa, qui propose un diagnostic saisissant de la modernité tardive : nos sociétés accélèrent sans cesse, mais cette accélération, loin de nous libérer, produit une aliénation nouvelle. Peut-on encore parler de progrès quand la vitesse elle-même devient une source de souffrance ? Et cette dynamique, pensée à partir de l’Europe, permet-elle d’éclairer des contextes très différents, comme celui de certaines sociétés arabes contemporaines ? C’est cette double question — le diagnostic de Rosa, puis sa mise à l’épreuve — que cet article se propose de suivre.

Hartmut Rosa s’inscrit dans la tradition de la Théorie critique, héritière de l’École de Francfort fondée par Max Horkheimer et Theodor W. Adorno. Prolongeant leurs analyses critiques des contradictions de la modernité capitaliste, Rosa soutient que la caractéristique fondamentale des sociétés modernes réside dans une logique d’accélération sociale. Cette dynamique est indissociable du développement du capitalisme, du progrès scientifique et technique ainsi que des institutions modernes. Elle se manifeste sous trois formes qui s’auto-alimentent :

1) L’accélération technique désigne l’augmentation constante de la vitesse des transports, des moyens de production et des technologies de communication. Les trains à grande vitesse, l’aviation commerciale ou encore les véhicules électriques permettent de parcourir de longues distances en un temps toujours plus réduit. Dans le monde du travail, l’automatisation, la robotisation et l’intelligence artificielle accélèrent les processus de production et de traitement de l’information. Enfin, les technologies numériques rendent les communications quasi instantanées : un courrier électronique remplace une lettre qui mettait plusieurs jours à parvenir à son destinataire, les visioconférences évitent des déplacements, tandis que les réseaux sociaux et les applications de messagerie permettent des échanges immédiats avec des interlocuteurs situés à l’autre bout du monde. Ainsi, le temps et l’espace semblent se contracter sous l’effet de cette instantanéité.

2) L’accélération du changement social renvoie au rythme toujours plus rapide des transformations qui affectent les institutions, les normes, les pratiques professionnelles et les modes de vie. Les métiers évoluent continuellement sous l’effet des innovations technologiques, obligeant les travailleurs à actualiser régulièrement leurs compétences. Les parcours professionnels deviennent moins linéaires, avec des reconversions fréquentes et des contrats de plus en plus flexibles. Les structures familiales se diversifient, les pratiques culturelles et les loisirs se renouvellent rapidement sous l’influence des plateformes numériques, tandis que les tendances de consommation ou de mode se succèdent à un rythme accéléré. Cette vitesse du changement est telle qu’elle dépasse désormais souvent le renouvellement des générations : les connaissances, les repères et les compétences acquis par les parents peuvent devenir obsolètes avant même d’être transmis à leurs enfants.

3) L’accélération du rythme de vie concerne l’expérience subjective du temps. Malgré les gains d’efficacité permis par les innovations techniques, les individus éprouvent un sentiment chronique de manque de temps. Ils cherchent alors à optimiser chaque instant en multipliant les activités simultanées : répondre à des courriels pendant une réunion, écouter un podcast en faisant du sport, consulter les réseaux sociaux dans les transports ou encore suivre une formation en ligne durant leurs temps de trajet. Les agendas se remplissent, les sollicitations professionnelles et personnelles se multiplient grâce aux smartphones, et la frontière entre temps de travail et temps de repos devient de plus en plus floue. Cette intensification du quotidien nourrit un sentiment permanent d’urgence et d’accélération.

Pour Rosa, ces trois formes d’accélération entretiennent un cercle auto-renforçant. L’accélération technique aurait pu permettre une réduction du temps de travail et une plus grande disponibilité pour les activités personnelles. Or, elle produit souvent l’effet inverse : chaque gain d’efficacité crée de nouvelles attentes, de nouvelles possibilités d’action et, finalement, de nouvelles obligations. Envoyer un courrier électronique est beaucoup plus rapide que poster une lettre, mais cette facilité entraîne une multiplication des échanges et une attente de réponses quasi immédiates. De même, les outils numériques qui simplifient l’organisation du travail augmentent souvent la charge des tâches à accomplir. Les individus disposent ainsi d’outils toujours plus performants, mais éprouvent paradoxalement une impression persistante de « famine temporelle », c’est-à-dire le sentiment de manquer constamment de temps.

Le moteur : la stabilisation dynamique

Pour Hartmut Rosa, le véritable moteur des sociétés modernes est ce qu’il appelle la stabilisation dynamique. Les institutions contemporaines ne peuvent plus simplement se maintenir : elles doivent croître, innover et accélérer en permanence pour conserver leur stabilité. Comme un cycliste qui tombe dès qu’il cesse d’avancer, la société moderne dépend d’un mouvement continu.

Cette dynamique repose sur l’articulation entre croissance économique, innovation technologique, compétition sociale et transformation permanente des modes de vie. Dans ce système, l’immobilité n’est plus synonyme de stabilité, mais devient un risque de déclassement. Une entreprise qui cesse d’innover perd sa compétitivité ; une université qui ne produit plus de recherche voit son influence diminuer ; un État dont l’économie stagne peine à maintenir ses services publics et ses infrastructures.

Pour les individus, cette logique impose une adaptation constante : il faut continuellement acquérir de nouvelles compétences, se former et améliorer ses performances pour rester dans la course. Cette pression permanente nourrit des pathologies sociales telles que l’épuisement professionnel, l’anxiété et le sentiment d’être constamment dépassé. Elle pose également une question écologique majeure, car les rythmes de production et de consommation exigés par la croissance permanente entrent en contradiction avec les temporalités beaucoup plus lentes de la nature.

Cette analyse de Hartmut Rosa ne fait toutefois pas l’unanimité. Certains chercheurs soulignent que les effets de l’accélération varient fortement selon les milieux sociaux, les professions et les contextes nationaux. D’autres estiment que la croissance économique ou l’innovation technologique ne conduisent pas nécessairement à une intensification uniforme des rythmes de vie. Ces débats n’invalident pas la thèse de Rosa, mais en invitent à préciser la portée. Ils conduisent notamment à poser une question essentielle: qui accélère, à quel rythme, et au bénéfice de qui ? Car l’accélération n’est jamais vécue de manière identique par tous.

La pathologie de la modernité : l’aliénation et le « monde muet »

Pour Hartmut Rosa, la principale pathologie de la modernité réside dans l’aliénation produite par l’accélération sociale. La pression du temps pousse les individus à entretenir un rapport essentiellement instrumental au monde, où les objets, les relations et les expériences deviennent provisoires et interchangeables. Reprenant la distinction de Walter Benjamin entre les Erlebnisse (vécus ponctuels) et les Erfahrungen (expériences profondes et transformatrices), Rosa montre que les sociétés contemporaines multiplient les vécus sans permettre leur transformation en expériences porteuses de sens. Cette accumulation d’expériences superficielles conduit à l’émergence d’un « monde muet », dans lequel les personnes, les choses et les institutions ne nous touchent plus ni ne nous répondent. Cette perte de réciprocité avec le monde constitue, selon Rosa, l’une des formes majeures de l’aliénation propre à la modernité tardive. Le « monde muet » n’est donc pas simplement un monde dans lequel nous sommes seuls. C’est un monde dans lequel nous pouvons être entourés d’objets, de personnes et d’informations tout en ayant le sentiment qu’aucune de ces réalités ne nous atteint véritablement.

L’alternative : la résonance

Pour répondre à la question de la « vie bonne », Hartmut Rosa développe le concept de résonance, qu’il définit comme une relation vivante au monde dans laquelle le sujet est affecté par une réalité extérieure, y répond activement et en ressort transformé. Cette relation, qui n’est ni un état de bonheur permanent ni le simple résultat d’un ralentissement, peut être aussi bien joyeuse que douloureuse et demeure toujours en partie imprévisible. Rosa distingue trois formes de résonance : horizontale (relations avec les autres), diagonale (relation aux objets, aux pratiques et au travail) et verticale (rapport à la nature, à l’art, à la spiritualité ou au sublime).

Comme il l’affirme : « La résonance n’est pas foncièrement positive (…). La résonance, c’est la conscience profonde, existentielle (…). Elle peut prendre une forme verticale, horizontale ou diagonale (…). Ce n’est pas du cognitif, c’est une manière différente de vivre, un habitus existentiel. » (Entretien avec Usbek & Rica, 2018).

Rosa insiste également sur le fait que la solution aux pathologies de la modernité ne consiste pas à ralentir le rythme de vie : « Si le problème est l’accélération, alors la résonance est peut-être la solution (…). Je n’ai, de fait, jamais prôné le ralentissement comme solution individuelle ou sociale au problème de l’accélération. » (Résonance. Une sociologie de la relation au monde, 2018).

Sa théorie fait néanmoins l’objet de critiques : certains lui reprochent de négliger les inégalités sociales qui conditionnent l’accès à des expériences résonnantes, d’autres jugent le concept difficile à définir empiriquement ou estiment que sa critique du capitalisme accorde une place insuffisante aux rapports de domination économique.

Le verrou : l’indisponibilité du monde

Dans ses travaux les plus récents, Rosa montre que la modernité cherche à rendre le monde toujours plus disponible, c’est-à-dire visible, prévisible, calculable et maîtrisable grâce à la science et à la technique. Pourtant, les expériences les plus importantes de l’existence — l’amour, la création artistique, l’émotion esthétique ou la rencontre avec la nature — ne peuvent être ni programmées ni contrôlées. Elles reposent sur une part essentielle d’indisponibilité, condition même de la résonance. Pour illustrer cette idée, Rosa écrit : « La neige est littéralement la forme pure de la manifestation de l’indisponible : nous ne pouvons pas entraîner sa chute ou dicter sa venue (…). Quand nous la prenons en main, elle nous glisse entre les doigts. » (Rendre le monde indisponible, 2020).

Ainsi, plus les sociétés modernes cherchent à tout maîtriser, plus elles risquent de perdre ce qui rend le monde capable de nous surprendre, de nous toucher et d’entrer véritablement en résonance avec nous.

Quand la vitesse masque l’immobilisme: l’accélération de façade dans le monde arabe.

C’est ici que le détour par certaines sociétés arabes contemporaines devient particulièrement intéressant. Il ne s’agit pas de présenter « le monde arabe » comme un ensemble homogène — ce serait précisément contredire l’exigence de contextualisation que suppose une sociologie de l’accélération. Il s’agit plutôt d’examiner une situation particulière : celle dans laquelle l’accélération technologique peut être très rapide alors que certaines transformations institutionnelles, politiques ou administratives suivent un rythme beaucoup plus lent.

Loin de constituer une digression, ce détour par le monde arabe met en lumière l’un des paradoxes centraux soulignés par Hartmut Rosa : l’accélération technique ne produit pas mécaniquement un progrès social ou institutionnel. Elle peut au contraire coexister avec une forte inertie des structures politiques et administratives. Sans prétendre homogénéiser des réalités nationales très diverses, on peut proposer, à titre d’exemple, le cas de certaines grandes métropoles du Golfe : des sociétés où figurent parmi les infrastructures numériques et les gratte-ciel les plus avancés au monde, mais où les libertés d’expression et la participation citoyenne aux décisions publiques restent, dans le même temps, très limitées. Plus largement, plusieurs sociétés arabes offrent une illustration particulièrement éclairante de ce que Rosa analyse comme une désynchronisation entre accélération technique et transformation institutionnelle. Les exemples sont visibles dans le quotidien :

– Le décalage administratif : On peut aujourd’hui envoyer un message à l’autre bout de la planète en une seconde, mais il faut parfois des semaines de patience et de multiples déplacements pour obtenir un simple papier officiel.

– Luxe technologique, institutions immobiles : On voit fleurir des centres commerciaux ultra-modernes et des voitures de luxe, alors que les méthodes d’enseignement dans les écoles ou le fonctionnement des hôpitaux demeurent largement marqués par des organisations héritées de plusieurs décennies.

– La solitude numérique : les gens sont hyper-connectés sur les réseaux sociaux, mais ils se sentent souvent « muets » et impuissants face aux institutions qui ne leur répondent pas.

En définitive, plusieurs sociétés ont davantage importé les instruments de la vitesse que les institutions capables de leur donner un sens. L’enjeu n’est donc pas seulement d’accélérer les transformations techniques, mais de les inscrire dans une évolution politique, éducative et institutionnelle cohérente.

Conclusion

Pour Hartmut Rosa, les réponses individuelles — déconnexion, méditation, ralentissement volontaire — ne sont que des palliatifs : elles n’affectent pas les mécanismes structurels de l’accélération. C’est donc au niveau des institutions elles-mêmes qu’il faut agir : desserrer leur dépendance à la croissance permanente, repenser l’organisation du travail et préserver des espaces — naturels, culturels, démocratiques — échappant à la seule logique de rentabilité. Le constat vaut aussi pour la démocratie, où le décalage entre le rythme des institutions politiques et celui des mutations économiques et technologiques nourrit un sentiment croissant de défiance.

Le détour par le monde arabe prend alors tout son sens : il ne s’agit pas seulement d’accélérer, mais de synchroniser — de faire en sorte que les progrès techniques s’accompagnent d’une évolution réelle des institutions, des libertés publiques et de la participation citoyenne. En cela, le concept de résonance offre une issue : non pas ralentir pour ralentir, mais rendre possible un rapport au monde moins instrumental, plus ouvert à l’imprévu. Cette exigence vaut pour les sociétés occidentales comme pour les sociétés arabes — la véritable modernité ne se mesure pas à la vitesse des innovations, mais à la capacité des institutions et des citoyens à entrer en résonance avec le monde qu’ils façonnent.

La question n’est donc pas de gagner toujours plus de temps, mais de savoir ce que l’on en fait. Une société peut accélérer indéfiniment sans jamais avancer : telle est, en un mot, la leçon de Hartmut Rosa.

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