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Enfants de la rue au Maroc : une bombe sociale à retardement

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Ils ont entre 7 et 17 ans. Ils dorment sous des cartons, respirent de la colle pour oublier la faim, et tendent la main à des passants qui finissent par ne plus les voir. Au Maroc, le phénomène des enfants en situation de rue ne cesse de s’aggraver. Faute de données officielles et de volonté politique durable, le royaume est assis sur une poudrière humanitaire.

I. Un phénomène massif … mais invisible.

Combien sont-ils ? Personne ne le sait vraiment. Le médecin-sociologue Chakib Guessous, qui étudie la question depuis trente ans, est formel : « Nous n’avons aucune idée du nombre d’enfants des rues au Maroc en 2025 ». Une carence statistique qui empêche toute politique publique cohérente.

Les estimations des associations et de la presse oscillent entre 20 000 et plus de 30 000 enfants vivant durablement dans la rue. On évoque même 30 000 mineurs, qualifiés d’« enfants invisibles ». À cela s’ajoute un chiffre vertigineux : près d’un million d’enfants en situation fragile, dont des centaines de milliers ont décroché de l’école.

Autre enseignement : 7 % de ces enfants ont moins de 13 ans ; les autres (93 %) ont entre 13 et 17 ans. Ils sont marocains mais aussi de 27 nationalités différentes, souvent des mineurs migrants non accompagnés, bloqués dans les villes du nord comme Tanger, rêvant d’Europe.

II. Des causes profondes et systémiques.

Pourquoi un enfant quitte-t-il son foyer pour le bitume ? Les causes sont multiples et interconnectées :

●La pauvreté : moteur principal, elle pousse l’enfant à mendier pour subvenir aux besoins de sa famille.
● L’éclatement familial : violences domestiques, divorces, familles recomposées. L’Association Marocaine des Droits Humains (AMDH) alerte : la moitié des enfants nés sans père connu finissent dans la rue.
● L’échec scolaire : dans la région Tanger-Tétouan, le taux de non-scolarisation atteint 11 %.
● Le rêve migratoire : pour beaucoup, la rue est une étape vers l’Europe. Un pari souvent fatal.

Une fois dans la rue, ces enfants tombent sous la coupe de réseaux organisés. Un rapport de 2025 révèle qu’un quart des enfants mendiants sont exploités par des familles ou des bandes, qui leur rapportent entre 50 et 100 dirhams par jour. La colle et les solvants deviennent alors un refuge, détruisant à jamais leur santé mentale et physique.

III. Des conséquences désastreuses pour l’enfant et pour la société.

Pour l’enfant, c’est l’enfer : violences sexuelles, exploitation, addiction, absence totale de protection. Pour la société, c’est un cercle vicieux : insécurité, petite délinquance, et une banalisation de la misère qui interroge notre humanité.

Le plus inquiétant ? La population elle-même semble s’habituer. Comme le note Chakib Guessous, ce sont peut-être moins les citoyens que les responsables politiques qui ont banalisé cette situation et qui « ne font pas de cette situation une priorité ».

IV. Des lueurs d’espoir, mais insuffisantes.

Face à cette crise, le gouvernement a lancé des actions :

● Depuis début 2024, 1 400 enfants ont été réintégrés.
● Au premier semestre 2025, 1 099 enfants ont bénéficié de maraudes mobiles.
● 585 enfants ont été réinscrits à l’école et 259 orientés vers des formations professionnelles.
● Le pays dispose de 43 unités de protection de l’enfance, financées à hauteur de 11 millions de dirhams, avec 20 nouvelles unités prévues en 2024 et 10 en 2025.

Mais ces chiffres restent dérisoires face à l’ampleur du drame. Surtout, l’absence d’un système d’information intégré fragilise l’impact des dispositifs. Un second programme national est attendu pour 2026.

V. Et ailleurs ? Des exemples qui pourraient inspirer.

D’autres pays ont fait face à ce fléau avec des résultats probants :

● Brésil : le programme Projeto Axé a accompagné plus de 27 000 personnes (environ 1 500 par an), avec un taux de succès exceptionnel : 85 % des enfants pris en charge n’ont pas replongé dans la rue. Le programme Bolsa Família, vaste transfert monétaire conditionnel, couvre 11 millions de familles, contribuant à réduire la mortalité infantile et la pauvreté.
● Philippines : le programme Pag-Abot a déjà profité à 1 312 enfants et réintégré plus de 2 900 personnes dans leurs provinces d’origine.
● Inde : l’initiative Firte Pathak a touché 3 803 enfants en un an. À Mumbai, l’école Signal Shala scolarise les enfants des feux tricolores.
● France : le gouvernement s’est fixé l’objectif de « zéro enfant à la rue ». Pourtant, en 2025, 2 159 enfants dormaient encore dehors (dont 503 de moins de 3 ans), en hausse de 6 % par rapport à 2024. Preuve que même les pays riches peinent à endiguer le phénomène.

VI. Conclusion : l’urgence d’un sursaut.

Alors que le Maroc se prépare à accueillir des événements mondiaux, comment justifier que des milliers d’enfants continuent de dormir sur le trottoir ? L’Afrique compte 30 millions d’enfants des rues. Le royaume peut et doit montrer l’exemple.

Les solutions existent : renforcer la prévention familiale, généraliser les centres d’accueil, lutter contre les réseaux d’exploitation, et surtout, compter ces enfants pour mieux les protéger. Comme le rappelle Chakib Guessous, il est temps de passer de la compassion à l’action. Avant qu’il ne soit trop tard.

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