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Y a-t-il un mari dans le pays ?

Par : Allal KHEIREDDINE

Par : Allal KHEIREDDINE

Le célibat féminin au Maroc : sortir du procès, entrer dans l’analyse

Il suffit parfois d’une question pour résumer une inquiétude collective : y a-t-il encore un mari dans le pays ?

La plaisanterie circule. Les conversations familiales la reprennent. Les réseaux sociaux en font une accusation. Les uns expliquent que les femmes marocaines ont trop étudié, trop travaillé, trop exigé. Les autres répondent que les hommes ne supporteraient plus les femmes instruites, indépendantes, ou simplement capables de leur tenir tête.

Ainsi commence presque toujours le procès.

La femme serait devenue trop exigeante. L’homme aurait perdu ses repères. Pour éviter un terme plus trivial. Les premières chercheraient un conjoint « au-dessus » d’elles ; les seconds se tourneraient vers des femmes moins diplômées, plus accommodantes, parfois venues de milieux ruraux. Chacun arrive avec son coupable.

Mais avant de distribuer les torts, il faudrait regarder les chiffres.

Car le phénomène existe. Ce qui est beaucoup moins certain, c’est l’histoire que nous racontons pour l’expliquer.

I. Le fait d’abord, le coupable ensuite

Le Maroc s’est marié plus tard.

En 2024, l’âge moyen au premier mariage était de 24,6 ans pour les femmes et de 32,4 ans pour les hommes, selon les données du Haut-Commissariat au Plan. Dans le même temps, la proportion de femmes encore célibataires à 50 ans atteignait 12,4 %, contre 8,3 % en 2014. Chez les hommes, elle était passée de 7,3 % à 9,7 %.

Ces chiffres ne disent pas pourquoi. Ils disent quelque chose de plus élémentaire et de plus important : le calendrier matrimonial marocain est en train de changer.

Et le mouvement ne se résume pas aux grandes villes.

Entre 2014 et 2024, le célibat féminin à 50 ans est passé de 9,7 % à 13,1 % en milieu urbain, mais de 5,9 % à 11,1 % dans le monde rural.

Cette donnée devrait suffire à nous rendre prudents.

Si le célibat durable était simplement le prix payé par la femme médecin, avocate, ingénieure ou cadre supérieure, il serait tentant d’en chercher la concentration dans les métropoles et les catégories les plus diplômées. Or le phénomène s’étend bien au-delà.

La femme hautement diplômée existe et c’est tant mieux ! Elle est visible. Elle occupe une place considérable dans le récit collectif.

Mais un personnage visible n’est pas nécessairement une catégorie statistiquement dominante.
C’est la première leçon.

II. Une révolution silencieuse : les femmes ont changé plus vite que le mariage

En quelques décennies, la société marocaine a profondément transformé le rapport des femmes à l’école.
Mais la révolution scolaire n’a pas été suivie d’une révolution professionnelle de même ampleur. Le contraste est saisissant. Parmi les 25-59 ans diplômés, le taux d’activité demeure très inférieur chez les femmes à celui des hommes. Le diplôme féminin ne débouche donc pas automatiquement sur une autonomie économique équivalente.

Il faut ici se méfier d’une confusion devenue presque naturelle dans le débat public : être diplômée n’est pas être cadre ; être cadre n’est pas être économiquement autonome ; et être autonome économiquement ne signifie pas nécessairement être libérée des anciennes attentes matrimoniales.

La « femme autonome » dont parlent tant les débats est donc une figure à la fois réelle et trompeuse : réelle parce qu’elle existe et qu’elle transforme les représentations ; trompeuse lorsqu’on lui demande d’expliquer à elle seule le célibat féminin marocain.

Le véritable paradoxe est peut-être ailleurs.

Les femmes ont progressé plus vite dans l’école que dans l’emploi.

Et entre les deux se trouve une zone d’incertitude où se rencontrent le diplôme, les aspirations, les contraintes économiques, la famille et le mariage.

III. Quand les calendriers ne coïncident plus

La sociologie du mariage offre ici un concept précieux : l’homogamie, cette tendance à choisir un conjoint appartenant à un univers social proche du sien.

À cette logique s’ajoute, dans de nombreuses sociétés, une autre attente : l’hypergamie féminine, c’est-à-dire la préférence pour un homme plus âgé, plus diplômé, plus fort économiquement ou socialement.
Ces deux logiques fonctionnent tant que les trajectoires des hommes et des femmes restent relativement parallèles.

Mais que se passe-t-il lorsque les femmes gravissent rapidement l’échelle scolaire ?

Le modèle traditionnel rencontre alors une difficulté très simple : plus une femme monte dans la hiérarchie des diplômes, plus le nombre d’hommes correspondant simultanément à plusieurs critères — âge, niveau d’instruction, revenu, statut — peut se réduire.

Ce n’est pas une loi du mariage. C’est une contrainte du marché matrimonial lorsque certaines préférences restent fortes. La nuance est essentielle.

Une femme très diplômée peut épouser un homme moins diplômé. Un homme peut épouser une femme plus diplômée que lui. Le diplôme n’est évidemment pas une barrière infranchissable.

Mais lorsque l’on superpose plusieurs critères — « plus âgé », « plus diplômé », « mieux rémunéré », « même milieu social » — le vivier compatible se resserre.

Le mécanisme est arithmétique avant d’être moral.

Et c’est précisément à ce moment que le débat public commet une erreur : il transforme une contrainte structurelle en défaut de caractère.

IV. Les hommes : ni coupables naturels, ni victimes innocentes

Il serait commode d’accuser « l’homme marocain ». Ce serait aussi trop facile.

Dans une société où l’homme demeure encore largement associé à la fonction de pourvoyeur, la perspective d’une épouse mieux rémunérée ou plus prestigieuse peut, dans certains milieux, entrer en tension avec une représentation ancienne du rôle masculin.

Mais il faut se garder de transformer cette observation en psychologie universelle.

Ce n’est pas parce qu’un homme préfère une femme moins diplômée qu’il est nécessairement misogyne. Ce n’est pas parce qu’un autre épouse une femme davantage diplômée qu’il a accompli sa révolution personnelle.

Les comportements matrimoniaux sont faits de choses beaucoup moins nobles et beaucoup plus humaines : milieu social, histoire familiale, revenu, âge, désir, religion, réputation, proximité géographique, attentes des parents et parfois simple rencontre.

Il faut donc résister à cette tentation très contemporaine qui consiste à transformer chaque préférence en déclaration idéologique.

Les travaux de Milan Bouchet-Valat sur la France montrent d’ailleurs que les rapports entre diplôme féminin et mariage ont profondément évolué selon les générations : la forte pénalisation matrimoniale des femmes les plus diplômées n’est pas une constante éternelle. Les unions où la femme est plus diplômée que l’homme sont devenues beaucoup plus fréquentes.

Ce qui paraît parfois être une vérité sur « les hommes » peut n’être que la photographie provisoire d’une société en transition.

V. Et les femmes ?

La symétrie impose cependant de poser la même question de l’autre côté.

Les femmes ne sont pas seulement les objets des normes matrimoniales. Elles en sont aussi les actrices.
L’hypergamie n’est pas nécessairement une règle imposée par les hommes aux femmes. Elle peut être reproduite par les deux sexes, par les familles et par les représentations collectives.

Pourquoi une femme souhaiterait-elle un homme plus âgé, mieux rémunéré ou mieux installé ?
La réponse n’est pas forcément « parce qu’elle est matérialiste ».

Dans une société où les charges domestiques et familiales restent encore inégalement réparties, où l’accès féminin à l’emploi demeure limité et où la rupture conjugale peut avoir des conséquences économiques importantes, rechercher un conjoint disposant de ressources supérieures peut aussi être compris comme une stratégie de sécurité.

L’hypergamie peut alors être une préférence, une norme ou une assurance. Parfois les trois à la fois.
Il faut toutefois résister à la tentation d’en faire une vérité générale.

Les données disponibles ne permettent pas d’affirmer que toutes les femmes choisissent ainsi, ni que cette stratégie explique à elle seule le célibat.

Elles permettent seulement de rappeler une évidence que les débats passionnels oublient souvent : les choix amoureux se font dans des conditions sociales.

VI. Le mariage lui-même a changé

Il existe une autre donnée, plus silencieuse, mais peut-être plus révélatrice encore. Selon les premiers résultats de l’Enquête nationale sur la famille 2025 du HCP, 51,7 % des célibataires déclarent ne pas souhaiter se marier, contre 40,6 % qui souhaitent le faire.

Le chiffre doit être lu avec prudence : il concerne les célibataires dans leur ensemble, et non spécifiquement les femmes diplômées.

Mais il interdit une explication trop simple.

Tous les célibataires ne sont pas des personnes qui attendent désespérément un conjoint introuvable. Certains retardent le mariage. Certains n’en ont pas les moyens. Certains ont peur de ses conséquences. Certains ont d’autres priorités. Certains ont été déçus. Et certains, tout simplement, ne le souhaitent pas.
Le mariage cesse ainsi d’être une destination obligatoire pour devenir davantage un choix parmi d’autres.
C’est peut-être l’une des transformations les plus profondes de la société marocaine contemporaine.

VII. Le prix du mariage

Car il existe une question dont on parle moins lorsqu’on accuse les célibataires de trop exiger :
combien coûte aujourd’hui le mariage ?

Le logement coûte cher. Les débuts professionnels sont souvent tardifs. Les cérémonies ont leur propre économie. L’installation d’un ménage exige des ressources. Et l’âge moyen au premier mariage des hommes — 32,4 ans — raconte aussi quelque chose de cette longue traversée vers l’autonomie.

Le célibat masculin et le célibat féminin ne doivent donc pas être étudiés séparément.

Une femme peut attendre un homme qu’elle juge suffisamment stable.

Un homme peut attendre de pouvoir devenir suffisamment stable pour se marier.

Entre les deux attentes, les années passent.

Ce que l’on appelle parfois une « crise du mariage » peut être, au moins en partie, une crise de l’accès aux conditions matérielles du mariage.

VIII. « Une femme du bled, sans instruction » : le fantasme derrière la formule

Il reste une image qui mérite d’être interrogée. Celle du cadre qui, après avoir étudié dans une grande ville, aurait finalement épousé « une femme du bled », moins instruite, plus docile, plus facile à vivre.
La formule est séduisante parce qu’elle raconte une histoire simple. Elle est aussi dangereuse.

Elle suppose que la femme rurale serait moins instruite donc plus maniable ; que la femme diplômée serait plus difficile ; et que l’homme choisirait naturellement la première pour préserver son autorité.

Or les chiffres ne permettent pas de raconter cette histoire avec une telle assurance.

Le célibat féminin à 50 ans progresse également fortement en milieu rural. Les femmes rurales ne constituent donc pas une réserve matrimoniale docile attendant d’être choisie par les hommes urbains.
Elles aussi sont prises dans la transformation du marché matrimonial.

Le cliché mérite donc mieux qu’un jugement moral : il mérite d’être déconstruit.

IX. Sortir enfin du procès

À qui la faute ? À la femme trop exigeante ? À l’homme trop fragile ? À la famille trop traditionnelle ? À l’économie ? Au logement ?

Aux réseaux sociaux qui ont transformé le mariage en catalogue de critères ?

La question est séduisante parce qu’elle désigne un responsable. Elle est mauvaise parce qu’elle explique peu.

À qui la faute ? est une question morale adressée à un problème structurel.

Il serait plus fécond de poser trois questions.

Qu’est-ce qui retarde le mariage ?

Le logement, l’emploi, les revenus, le coût de l’installation et l’évolution des aspirations y participent probablement, à des degrés qu’il faut encore mesurer précisément.

Qu’est-ce qui rend certaines unions difficiles à envisager ?

Les préférences d’âge, de diplôme, de revenu et de milieu social ne disparaissent pas parce que la société s’est modernisée.

Et pourquoi le diplôme féminin produit-il encore si peu d’autonomie professionnelle ?

C’est peut-être là que se trouve l’un des grands paradoxes marocains : une société peut former davantage de femmes et ne pas leur offrir, dans les mêmes proportions, les possibilités économiques qui permettraient à cette transformation scolaire de produire tous ses effets.

X. Le coupable, si l’on tient absolument à en trouver un

Il y a peut-être un coupable. Mais ce n’est ni l’homme ni la femme.

C’est le décalage.

Le décalage entre l’école et l’emploi. Entre l’âge auquel les femmes se forment et celui auquel la société attend encore qu’elles se marient.

Entre les aspirations nouvelles et les anciennes représentations du couple.

Entre l’idéal d’égalité et la répartition concrète des responsabilités familiales.

Entre ce que les hommes pensent devoir être et ce que les femmes pensent pouvoir devenir.

En trente ans, les femmes marocaines ont accompli une révolution scolaire dont les effets sociaux sont encore en train de se déployer.

Le mariage, lui, ne disparaît pas. Il se déplace.

Il se retarde.

Il se négocie davantage.

Il devient peut-être moins obligatoire et, pour cette raison même, plus exigeant.

Alors, y a-t-il encore un mari dans le pays ?

La question n’appelle finalement ni un oui ni un non.

Il y a des hommes.

Il y a des femmes.

Il y a des rencontres qui ne se font pas, d’autres qui se font tard, d’autres encore qui échappent à toutes les statistiques.

Le véritable phénomène n’est peut-être pas la disparition des maris. C’est la difficulté croissante pour deux trajectoires qui ont changé à des vitesses différentes de se rencontrer encore sous les anciennes règles.

Et lorsqu’une société change, ce ne sont pas seulement les individus qui doivent apprendre à vivre autrement.

Ce sont aussi les règles invisibles qui les faisaient se rencontrer.

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