
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Introduction.
Le Maroc du XXIe siècle porte un paradoxe aussi éclatant qu’inconfortable. D’un côté, le Royaume affiche des infrastructures dignes des économies les plus avancées – ports à haute capacité, lignes à grande vitesse, zones industrielles intégrées – et s’impose comme une plateforme africaine majeure pour l’industrie automobile, l’aéronautique ou les énergies renouvelables. De l’autre, cette modernité de façade coexiste avec une vulnérabilité économique persistante qui touche des millions de Marocains, en particulier dans le monde rural et les périphéries urbaines.
Loin de s’atténuer sous l’effet d’une croissance souvent saluée, ces inégalités se sont rigidifiées au cours des deux dernières décennies. Le sentiment partagé par une partie croissante de la population est celui d’une trajectoire à deux vitesses : une voie rapide pour les régions intégrées à la mondialisation, une voie lente pour les territoires abandonnés à l’économie informelle et aux services publics dégradés. Cette radiographie ne vise pas à dresser un constat de pure dénonciation, mais à identifier les mécanismes réels qui entretiennent la fracture, afin d’évaluer quelles réformes pourraient, à terme, restaurer une cohésion nationale menacée.
1. Les ressorts de la fracture : des causes enracinées, des effets cumulatifs.
1.1. Le dualisme territorial : une richesse concentrée, des marges abandonnées.
La première ligne de fracture est géographique. Elle n’est pas accidentelle : elle résulte de choix d’aménagement et d’investissement qui, pendant des décennies, ont favorisé les axes littoraux au détriment de l’intérieur. Aujourd’hui, les régions de Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra et Tanger-Tétouan-Al Hoceïma contribuent à elles seules à près de 60 % du PIB national, alors qu’elles ne concentrent qu’environ 40 % de la population.
En miroir, les zones montagneuses (Rif, Moyen et Haut Atlas, Anti-Atlas) et les plaines agricoles non irriguées cumulent les handicaps : densité très faible de routes revêtues, pénurie de médecins généralistes, absence de lycées à proximité, et difficultés d’accès à l’eau potable – encore un défi quotidien dans plusieurs centaines de villages recensés. Cet enclavement n’est pas une fatalité géographique, mais bien la conséquence d’un sous-investissement structurel que les budgets des collectivités territoriales, souvent faibles et inégalement répartis, ne parviennent pas à corriger.
1.2. La crise du capital humain : l’école comme miroir des inégalités.
Deuxième mécanisme clé : l’échec de la mobilité sociale par l’éducation. Le système scolaire marocain, en dépit de réformes successives, produit et reproduit l’exclusion. Le taux d’abandon scolaire touche officiellement plus de 300 000 élèves par an, mais ce chiffre sous-estime la réalité : dans les zones rurales les plus reculées, la moitié des filles quittent l’école avant la fin du primaire, souvent pour des raisons de mariage précoce, de pauvreté des familles ou d’absence d’établissement secondaire à moins de dix kilomètres.
Conséquence immédiate : des cohortes entières de jeunes arrivent sur le marché du travail sans diplôme, ni maîtrise réelle des compétences de base. Pour beaucoup, la seule issue est alors le secteur informel – un univers qui n’a rien d’une « économie populaire de débrouille » heureuse, mais qui signifie absence de contrat, de protection maladie, de retraite et de droits élémentaires. Avec près de 70 % de l’emploi total dans l’informel, le Maroc se trouve dans une situation où la majorité des actifs n’est pas couverte par les mécanismes classiques de solidarité nationale. Ce chiffre monte à plus de 80 % dans l’agriculture et les services aux ménages.
1.3. Le piège de la jeunesse : chômage urbain, déclassement rural.
L’addition de ces facteurs produit un indicateur particulièrement alarmant : le taux de chômage des 15‑24 ans en milieu urbain dépasse régulièrement les 45 %. Derrière ce chiffre brut se cache une réalité plus fine mais tout aussi préoccupante : parmi les jeunes diplômés du supérieur, le chômage est également élevé (autour de 20 %), ce qui révèle une inadaptation criante entre la formation délivrée et les besoins réels du marché du travail privé.
Le sentiment d’humiliation sociale qui en découle n’est pas un ressenti abstrait. Il alimente l’exode rural, bien sûr, mais aussi, plus récemment, une petite émigration qualifiée vers l’Europe ou le Canada. Surtout, il contribue à saturer les périphéries urbaines de bidonvilles ou d’habitat insalubre, où se concentrent les populations déracinées, sans attaches territoriales solides, et souvent livrées à des réseaux de débrouille informelle, voire, dans les cas les plus extrêmes, à la petite délinquance ou à l’extrémisme.
1.4. L’outil statistique : un coefficient de Gini qui ne baisse pas.
Pour mesurer l’ampleur de ces disparités, les économistes utilisent le coefficient de Gini. Au Maroc, celui-ci stagne autour de 0,39 – un niveau considéré comme élevé pour un pays à revenu intermédiaire, et très loin des 0,25-0,30 des démocraties sociales européennes. Concrètement, cela signifie que les 10 % les plus riches captent environ 30 % des revenus nationaux, tandis que les 40 % les plus pauvres se partagent à peine 20 %. Cette photographie statique cache une dynamique pire encore : les enquêtes de consommation suggèrent que les inégalités augmentent légèrement depuis 2014, malgré la croissance, signe que les fruits de celle-ci sont très inégalement répartis.
2. Le miroir international : une diplomatie de l’image sous tension.
La persistance de ce fossé social n’est pas sans conséquence sur la manière dont le Maroc est perçu à l’étranger – et sur la crédibilité de son ambition. D’un côté, le Royaume maîtrise remarquablement bien le récit de la puissance émergente : Tanger Med est devenu le premier port du continent africain, Al Boraq a introduit la grande vitesse en Afrique, et le complexe solaire Noor à Ouarzazate a constitué, au moment de son lancement, un signal mondial fort en faveur des énergies renouvelables.
De l’autre, cette vitrine se heurte régulièrement à la publication des classements internationaux. L’Indice de Développement Humain (IDH) de l’ONU place le Maroc dans la catégorie « développement humain moyen », généralement autour de la 120e‑125e place mondiale – derrière la plupart des pays d’Amérique latine et même derrière certains voisins africains comme la Tunisie ou le Cap-Vert. Ce décalage est régulièrement commenté par la Banque mondiale et l’OCDE dans leurs rapports pays : ils saluent les performances macroéconomiques, mais soulignent la « vulnérabilité structurelle du modèle social marocain face aux chocs exogènes » (crise du Covid‑19, sécheresses, inflation importée).
Enfin, un révélateur plus cru encore : les flux migratoires irréguliers vers l’Europe, régulièrement médiatisés, ne sont pas seulement une question de contrôle frontalier. Ils rappellent que, pour une partie de la jeunesse marocaine, l’horizon du déclassement local pèse plus lourd que les risques de la traversée. Cet exode forcé constitue une perte sèche de capital humain, mais aussi une contradiction vivante avec le discours officiel de « Maroc émergent ».
3. Vers un pacte social renouvelé : ce qui a été tenté, ce qui reste à faire.
Face à ce tableau, le statu quo n’est plus tenable. Le Nouveau Modèle de Développement (NMD), rendu public en 2021, a eu au moins le mérite d’énoncer clairement le diagnostic : la croissance économique ne suffit pas ; sans mécanismes robustes de redistribution et d’inclusion, elle accroît mécaniquement les écarts. Trois axes prioritaires ont été dégagés.
3.1. La généralisation de la protection sociale : un chantier colossal.
Le premier axe est la généralisation de la couverture médicale et sociale, prévue théoriquement pour 2025. L’Assurance Maladie Obligatoire (AMO) a déjà été étendue aux professions libérales et aux travailleurs non salariés, tandis que le Registre National Social (RNS) tente de cibler les aides directes vers les plus pauvres – notamment plus de 7 millions d’enfants scolarisés et des familles aux revenus très faibles.
Cependant, la plausibilité de ce chantier dépend de deux conditions rarement réunies simultanément : d’une part, un financement pérenne, qui suppose de lutter contre la fraude et l’évasion fiscales ; d’autre part, une offre de soins de qualité sur l’ensemble du territoire. Or, dans les provinces du Sud-Est ou du Moyen Atlas, la pénurie de médecins spécialistes reste dramatique. Sans hôpitaux réellement fonctionnels à proximité, l’AMO risque de n’être qu’un droit formel, sans effet concret sur la santé des populations.
3.2. La refonte de la fiscalité : le point le plus sensible.
Le deuxième axe, peut-être le plus impopulaire auprès des cercles dirigeants, est une réforme fiscale profonde. Les experts du NMD et les institutions internationales (FMI, OCDE) convergent sur un constat : le système fiscal marocain est à la fois complexe, inefficace et injuste. La TVA frappe lourdement les produits de consommation courante, ce qui pèse davantage sur les pauvres que sur les riches. L’impôt sur le revenu, en revanche, est faiblement progressif et facilement contourné par les hauts patrimoines (via l’informel, les sociétés écrans ou les niches).
Une réforme crédible passerait par trois mesures concrètes : abaisser la TVA sur les produits alimentaires de base (lait, blé, huile) ; élargir l’assiette de l’IR en réduisant les exonérations sectorielles ; créer un impôt annuel modéré sur les grandes fortunes immobilières et financières. Sur le papier, ces mesures sont cohérentes. Dans les faits, elles se heurtent à une hostilité farouche des puissants lobbies économiques et à une administration fiscale sous-dotée en moyens humains.
3.3. Territorialiser les politiques publiques : l’angle mort des réformes.
Un troisième axe, moins souvent médiatisé mais tout aussi crucial, est celui de la gouvernance territoriale. Aujourd’hui, les régions disposent de compétences, mais de budgets très insuffisants. La réforme de la fiscalité locale – notamment la taxe professionnelle et la taxe d’habitation – est indispensable pour que les territoires les plus pauvres puissent investir dans leurs propres écoles, routes et centres de santé. Tant que la péréquation nationale restera symbolique, l’écart régional continuera de se creuser.
Conclusion : au-delà de l’urgence, le temps des arbitrages.
L’écart grandissant entre le Maroc des mégaprojets et celui des fragilités quotidiennes n’est plus une question de simple « injustice ressentie ». C’est un risque systémique : une société durablement fracturée finit par déstabiliser son économie, par éroder la confiance dans les institutions, et par nourrir toutes les formes de radicalité.
Le chantier de la généralisation de la protection sociale ouvre une porte étroite mais réelle. Sa réussite dépendra de la capacité à surmonter trois obstacles concrets : financer le système par une fiscalité plus équitable ; rendre l’école publique de nouveau capable de jouer son rôle d’ascenseur social ; et ne plus laisser les territoires enclavés à l’écart des circuits de décision.
Le Maroc possède les ressources techniques, les compétences administratives et la légitimité internationale pour relever ce défi. Ce qui manque, c’est l’arbitrage politique clair en faveur d’un modèle où la croissance ne serait plus un but en soi, mais un moyen au service d’un progrès partagé. C’est à ce prix seulement que le Royaume pourra transformer sa puissance économique en véritable cohésion humaine.





