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Simone de Beauvoir : on ne naît pas femme, on le devient

Par : Majdouline WAHIB*

Par : Majdouline WAHIB*

Il existe des phrases qui ne vous lâchent plus. « On ne naît pas femme, on le devient. » Sept mots, extraits du Deuxième Sexe paru en 1949, et c’est toute une vision du monde qui bascule. Plus de soixante-dix ans après, la formule n’a rien perdu de sa force. Elle résiste au temps parce qu’elle touche à quelque chose de vrai.

Simone de Beauvoir n’était pas seulement une femme de lettres. Elle était philosophe de formation, agrégée, passée par l’École normale supérieure. Elle connaissait l’existentialisme de Jean-Paul Sartre de l’intérieur, et c’est précisément pour cela qu’elle a pu en voir les angles morts. Sartre avait théorisé la liberté humaine. De Beauvoir a posé la question qu’il avait esquivée : mais pour qui, cette liberté ?

L’existentialisme retourné comme un gant

L’existentialisme affirme que l’existence précède l’essence. Autrement dit, l’être humain n’a pas de nature fixe, il se construit par ses choix et ses actes. De Beauvoir s’empare de ce principe et en tire une conclusion qui dérange : si aucune nature féminine n’existe à proprement parler, alors tout ce qu’on attribue aux femmes, la douceur, la docilité, le sens du sacrifice, n’est pas biologique. C’est appris, construit. Et ce qui est construit peut être déconstruit.

Ce glissement peut sembler anodin. Il ne l’est pas. On sort du débat sur les instincts pour entrer dans celui de la culture et du pouvoir. Et ce déplacement change absolument tout.

Être définie par l’autre, et non par soi

L’humanité, montre De Beauvoir, s’est longtemps pensée au masculin. L’homme est la référence, le sujet. La femme n’existe que dans le rapport à cet homme : elle est son complément, son reflet. Pas un sujet à part entière, mais un Autre. Cette altérité est le fondement d’une domination qui n’a pas besoin de s’énoncer pour s’exercer. Elle fonctionne d’autant mieux qu’elle est intériorisée.

Dans le contexte marocain, cette grille de lecture prend une acuité particulière. Quand l’orientation d’une jeune fille est filtrée par des représentations sur ce qui lui « convient », quand son rapport à l’espace public est implicitement négocié différemment de celui de son frère, ce n’est pas une interdiction explicite qui est à l’œuvre. C’est quelque chose de plus subtil : une intériorisation tranquille de ce qui est permis selon le genre.

La liberté comme conquête, jamais comme héritage

Pour De Beauvoir, l’émancipation n’est pas une affaire de droits formels uniquement. Elle suppose que la femme se reconnaisse elle-même comme sujet libre, actrice de sa propre vie, et non plus personnage secondaire dans un récit écrit par d’autres.

Cela passe par l’indépendance économique et l’égalité dans l’accès à l’éducation. Mais il y a quelque chose de plus difficile encore : apprendre à se penser autrement que dans les rôles assignés avant même qu’on ait pu prendre la parole. Elle ne condamne ni la maternité ni la vie domestique. Elle refuse seulement qu’elles deviennent des horizons fermés qui épuisent toute l’identité d’une femme. Une mère peut être aussi une intellectuelle, une professionnelle, une citoyenne engagée. Ce n’est pas une contradiction. C’est une exigence de justice.

Une pensée ouverte, non un monument figé

De Beauvoir a été critiquée, parfois à juste titre, pour avoir construit un modèle d’émancipation centré sur les femmes occidentales instruites, sans suffisamment mesurer le poids des oppressions croisées. Ces critiques ont enrichi le féminisme sans invalider son intuition fondatrice. C’est peut-être là le signe d’une pensée vivante : elle suscite des désaccords qui la font avancer.

Son œuvre reste une entrée en matière incontournable. Non pas parce qu’elle a tout dit, mais parce qu’elle a posé les bonnes questions au bon moment, et que ces questions n’ont pas fini de nous travailler.

Conclusion

Lire de Beauvoir aujourd’hui, c’est accepter un certain inconfort, non pas celui de la culpabilité, mais celui de la lucidité. Elle invite à une distinction simple en apparence : entre ce qu’on a choisi et ce qu’on a intériorisé sans s’en rendre compte.

Pour elle, la liberté n’est jamais un point d’arrivée. C’est un combat de chaque instant, exigeant et parfois solitaire. Mais c’est à ce prix qu’elle a un sens.

Bio express

Simone de Beauvoir (1908-1986) : philosophe, romancière et essayiste française. Figure centrale de l’existentialisme et du féminisme mondial. Le Deuxième Sexe (1949) reste l’un des textes les plus influents de la pensée contemporaine.

Références bibliographiques

Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, Gallimard, 1949.
Simone de Beauvoir, Pour une morale de l’ambiguïté, Gallimard, 1947.
Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Gallimard, 1958.

* Majdouline WAHIB, Doctorante-chercheuse en sciences de l’éducation à la FLLA, laboratoire Langage et Société, Université Ibn Tofail, Kénitra.

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