
Par: Allal KHEIREDDINE

J’écris depuis le Maroc, c’est-à-dire de partout dans le monde et je ne prétendrai pas à la neutralité, bien que la justesse d’une cause gratifie tout propos d’une objectivité implacable. Je crois que mon pays a subi, ces dernières années, des injustices répétées dans les stades et dans les couloirs des instances. Je le dis d’emblée, parce que la lucidité commence par là : nommer son lieu avant de prétendre raisonner.
La FIFA vient d’annoncer que toute équipe quittant le terrain en cours de match sera disqualifiée. La décision a été lue, partout, comme une réponse au geste sénégalais. Elle l’est sans doute. Mais elle est davantage : la formalisation tardive d’une question que le football africain pose depuis longtemps, comment contester sans détruire ce dont on conteste l’usage ?
Je veux risquer ici une lecture plus directe encore.
Une réponse anticipée
Cette règle n’arrive pas par hasard, et elle ne vient pas d’ailleurs. Elle naît d’un dossier, de plusieurs dossiers, que le Maroc a patiemment constitués devant les instances depuis des années. Quand une fédération exige par écrit, audience après audience, recours après recours, qu’on précise les conditions du retrait d’une équipe et les sanctions afférentes, et que cinq ans plus tard la FIFA légifère exactement sur ce point, il faut une certaine mauvaise foi pour parler de coïncidence.
Disons-le clairement : la réforme est déjà, en elle-même, une réponse en faveur de la position marocaine. Elle ne le dira pas, les institutions internationales ne reconnaissent jamais explicitement avoir eu tort, ni avoir été infléchies par un État membre en particulier. Elles légifèrent au présent, en prétendant ne répondre qu’au présent. Mais le droit a une mémoire, même lorsqu’il feint l’amnésie. La règle qui paraît aujourd’hui valide, rétroactivement, la doctrine que nous défendions hier dans la solitude relative des plaideurs persévérants.
Nous étions accusés de chicaner. Nous obtenons un texte. Nous étions soupçonnés d’inventer un problème. La FIFA reconnaît qu’il fallait le résoudre. Nous étions présentés comme ceux qui pinaillent là où d’autres jouent. Le règlement nouveau dit, en substance, que ce pinaillage portait sur quelque chose de réel, on ne sabote pas un rêve de tout un peuple sans conséquence. Vous connaissez mal la Baraka marocaine !
Ceci n’est pas un triomphalisme. C’est une lecture honnête de ce que signifie, en droit, l’apparition d’une norme : elle entérine que la situation antérieure n’était pas tenable. Or cette situation antérieure, c’est exactement celle dont nous nous plaignions.
La tentation du départ
Quitter le terrain a quelque chose de noble en surface. Le geste est lisible, photographique, immédiat. Il dit : « je ne participe plus ». Il offre cette satisfaction rare en politique comme en sport : la cohérence morale visible.
Je comprends , sans le cautionner, ce geste. chaque fois que j’ai senti qu’une décision arbitrale, qu’un calcul de tirage, qu’un silence des instances allait peser plus lourd que le talent. La tentation du départ est la tentation de tout joueur lésé.
Mais cette tentation est un piège. Quitter, c’est offrir au tort qu’on dénonce le seul argument qui lui manquait : votre absence. Le procès devient alors votre départ, et non plus l’injustice qui l’a provoqué. On a vu cela cent fois en politique, (les Marocains en connaissent davantage que quiconque, ils ont quitté l’OUA, l’Union africaine aujourd’hui, avec les conséquences désastreuses que l’on connaît).
Le sport ne fait pas exception.
Socrate, et non Antigone
On a voulu lire le geste sénégalais comme un acte de dignité, en convoquant pêle-mêle Antigone et Socrate. C’est confondre deux figures opposées.
Antigone désobéit, et meurt de cette désobéissance. Sa grandeur tient précisément à ce qu’elle rompt avec la cité plutôt que d’en accepter la loi. Mais Antigone ne revient pas plaider sa cause. Antigone ne joue pas le match suivant.
Socrate, lui, reste. Condamné à mort par un tribunal qu’il sait injuste, il refuse l’évasion que ses amis lui proposent. Non par soumission, ni par illusion sur le verdict, mais parce qu’il distingue l’erreur d’une décision de la légitimité du cadre qui la rend possible. Il a vécu toute sa vie sous les lois d’Athènes ; il ne les renie pas le jour où elles lui deviennent défavorables.
C’est cette figure-là qui éclaire le choix marocain. Pas Antigone, qui rompt. Socrate, qui reste et qui, restant, oblige le cadre à se justifier.
Ce que nous avons fait
Disons-le sans détour : pendant des années, le Maroc a été soupçonné d’en faire trop. Trop de recours, trop d’avocats, trop d’insistance auprès de la CAF, trop de présence dans les commissions. On nous a reproché une forme de pugnacité administrative, comme si réclamer le respect des règles était une manière d’en abuser.
Cette pugnacité avait un nom dans la philosophie ancienne — la karteria, la fermeté patiente. Elle en a un autre dans notre tradition le « sabr » qui ne signifie pas résignation mais tenue et résilience dans l’épreuve. Les deux mots disent la même chose : durer là où il serait plus simple de partir.
Cette tenue a un coût. Elle n’offre pas la photographie morale du départ. Elle accepte la lenteur des procédures, l’incertitude des décisions, l’humiliation parfois renouvelée. Elle se prive du panache au profit de l’effet.
Et l’effet, le voici : la règle de la FIFA porte aujourd’hui, gravée en creux, la signature de cette méthode.
Comment naît une règle ?
Il faut comprendre comment naissent les règles. Hegel avait sur ce point une intuition juste : aucune norme ne précède le conflit qui la rend nécessaire. Le droit avance en ramassant ce que la pratique a fait éclater.
La règle de la FIFA n’est donc ni un cadeau, ni un hasard. Elle est le précipité d’une tension devenue intenable, et cette tension ,il faut le dire , nous l’avions documentée bien avant qu’elle ne le devînt aux yeux des autres. Son destin dépend désormais d’un seul lieu : le Tribunal arbitral du sport.
Si le TAS applique cette règle aux situations qui en ont révélé la nécessité, elle entrera dans le droit vivant. Si elle est suspendue par scrupule rétroactif, elle restera lettre morte. Or le droit disciplinaire sportif n’est pas le droit pénal ; il connaît une autre temporalité, plus souple, et la jurisprudence du TAS l’a admis bien des fois. Le tribunal a la latitude. Il aura aussi la responsabilité.
Liberté et règle
On entendra, on entend déjà, que durcir le cadre étoufferait le jeu. C’est l’argument permanent des forts, et il est faux.
Sans règle claire, le talent ne triomphe pas : c’est l’influence qui triomphe. Les grandes fédérations, les sponsors puissants, les diffuseurs hégémoniques imposent leur loi par défaut. Une compétition sans cadre rigoureux n’est pas plus libre ; elle est plus inégale.
Kant l’avait dit, la liberté ne consiste pas à s’affranchir des règles, mais à évoluer dans un ordre où elles valent pour tous. Cette définition, qu’on a beaucoup moquée, le sport la rejoue chaque week-end. Quand une équipe africaine réclame un cadre clair, elle ne demande pas un privilège ; elle réclame ce que d’autres tiennent pour acquis.
Reste un dernier point, plus difficile à écrire pour moi.
Beaucoup, ces dernières années, ont accusé mon pays de jouer la victime, de manipuler les instances, d’instrumentaliser ses recours. Je n’ai pas l’illusion que ces accusations puisse s’évanouir d’elles-mêmes. Mais celles et ceux qui les ont portées avec aplomb gagneraient à regarder ce qui vient de se passer. La FIFA, dans son langage propre, leur a répondu. Elle ne nous a pas donné raison nominalement. Elle a fait mieux : elle a écrit, dans un règlement, ce que nous disions dans des mémoires.
Il n’y a pas de honte, écrivait Cicéron, à changer d’avis lorsque la raison l’impose ; il y en a à s’y refuser. Dans une mouture plus triviale, il n’y a que les c… qui ne changent pas d’avis ! Je ne demande pas qu’on nous donne raison. Je demande qu’on relise les faits à la lumière de ce que les institutions elles-mêmes finissent par reconnaître.
Le ballon est de cuir, et le cuir n’a pas d’opinion. Mais autour de lui se joue, depuis toujours, une question politique : comment partager un terrain avec ceux qui ne nous accordent pas spontanément notre place ?
La réponse marocaine a été : ne pas quitter ce terrain. Le tenir longtemps. Le tenir encore. Faire de la patience une méthode, et de la règle une exigence.
Aujourd’hui, le règlement nouveau valide rétroactivement cette méthode. Il dit, sans le dire, que nous avions vu juste. Il reste à ceux qui en doutaient à le lire pour ce qu’il est : un verdict tardif, mais un verdict.


