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Quelle culture pour un parti progressiste ? Le PPS face à l’épreuve du temps (neuf ans après)

Par: Mohamed KHOUKHCHANI


Rappel contextuel

À la veille du 10ᵉ congrès national du Parti du Progrès et du Socialisme, prévu du 11 au 13 mai 2018, j’avais soumis une contribution critique portant sur le document-plateforme consacré à la culture. Ce texte s’inscrivait dans un débat plus large, nourri par plusieurs prises de position d’intellectuels progressistes publiées alors sur le portail du PPS, dans un contexte où le parti était appelé à redéfinir ses orientations idéologiques et politiques.

L’inquiétude exprimée à l’époque était claire : la conception de la culture proposée dans le document soumis au débat paraissait trop consensuelle, insuffisamment marquée idéologiquement, au point de risquer d’assimiler le PPS à une formation politique soucieuse de gérer le statu quo plutôt que de le contester. J’y plaidais pour une vision de la culture conçue comme vecteur de changement progressiste, levier d’émancipation sociale et instrument de lutte contre le conservatisme culturel.

Ce texte appelait également à dépasser les déclarations d’intention sur la pluralité culturelle marocaine — amazighe, arabe, islamique, hassanie, africaine, juive et andalouse — pour en faire une réalité vivante, productive et socialement transformatrice. Il insistait enfin sur l’urgence de reconquérir la jeunesse, notamment celle issue du monde rural et des périphéries urbaines, par des espaces de débat, de création et de confrontation d’idées, condition indispensable à toute révolution culturelle digne de ce nom.

Neuf ans plus tard, la relecture de cette contribution invite moins à la commémoration qu’à un examen critique de trajectoire.

La culture : un levier de transformation ou un consensus de façade ?

Déjà à l’époque, le document-plateforme du PPS consacrée à la culture donnait le sentiment d’une vision prudente, façonnée par la recherche du compromis plus que par l’affirmation d’un projet idéologique distinct. La référence à une stratégie nationale du développement culturel issue d’un consensus entre partis aux obédiences idéologiques différentes révélait une tendance préoccupante : celle de dépolitiser la culture.

Or, pour un parti de gauche, la culture ne peut être réduite à un secteur à administrer ni à un patrimoine à conserver. Elle constitue un champ de lutte symbolique, un espace où se confrontent visions du monde, rapports au pouvoir, conceptions de la liberté, de l’égalité et de la dignité humaine. Il n’existe pas de neutralité culturelle ; toute politique culturelle est porteuse d’un choix de société.

En s’alignant sur une approche consensuelle, le PPS prenait le risque de diluer sa singularité progressiste, au point de devenir indiscernable des formations conservatrices ou libérales sur un terrain pourtant décisif.

Pluralité culturelle : entre reconnaissance formelle et effectivité sociale

Le Maroc est riche d’une pluralité culturelle reconnue aujourd’hui tant dans les discours officiels que dans certains textes normatifs. Mais la reconnaissance symbolique ne saurait suffire. La question centrale demeure celle de la traduction concrète de cette diversité dans les politiques culturelles, les pratiques artistiques et l’accès équitable à la création.

Une culture progressiste ne folklorise pas les identités, ne les instrumentalise pas à des fins de consensus, mais les intègre comme forces vivantes de production culturelle et de débat critique. Sur ce terrain, le PPS n’a pas toujours réussi à dépasser le registre déclaratif pour proposer une vision audacieuse, capable de faire de la diversité culturelle un moteur d’émancipation sociale.

La jeunesse et les périphéries : un rendez-vous manqué

L’un des axes majeurs de la critique formulée il y a neuf ans concernait la jeunesse, particulièrement celle issue de l’exode rural et reléguée dans les périphéries urbaines. Ces espaces, marqués par la précarité et le déracinement, auraient dû constituer un terrain prioritaire d’action culturelle progressiste.

Faute de forums socio-culturels, de lieux de débat et d’initiatives durables, le vide a souvent été comblé par des discours simplistes, conservateurs ou radicalisés. La culture progressiste, autrefois portée par des intellectuels engagés et des militants de terrain, a reculé, laissant une partie de la jeunesse sans outils critiques pour comprendre et transformer sa réalité.

Une révolution culturelle toujours différée

Le Maroc a plus que jamais besoin d’une révolution culturelle capable de briser l’immobilisme des mentalités, de promouvoir l’égalité réelle des chances et de combattre le conservatisme qui nourrit les inégalités sociales. Une telle révolution ne peut être technocratique ni purement institutionnelle ; elle suppose un engagement politique clair, assumé et courageux.

Par son histoire et son héritage, le PPS disposait de la légitimité nécessaire pour incarner ce rôle d’avant-garde. Pourtant, au fil des années, il a semblé privilégier la prudence institutionnelle au détriment de l’audace idéologique, notamment sur le front culturel.

Neuf ans après : une interpellation toujours d’actualité

Relus aujourd’hui, les écrits produits à la veille du 10ᵉ congrès du PPS ne relèvent ni de la nostalgie ni de l’autojustification. Ils constituent une interpellation toujours valide : le PPS souhaite-t-il redevenir une force de proposition culturelle progressiste, porte-voix des intellectuels et des créateurs engagés, ou se contenter d’un rôle d’acteur politique parmi d’autres, sans rupture ni ambition transformatrice ?

La culture demeure un champ décisif du combat politique. L’abandonner au consensus mou ou aux forces conservatrices revient à renoncer à l’émancipation sociale qu’un parti progressiste est censé porter.

Si le PPS aspire réellement à renouer avec sa raison d’être historique, il lui faudra réhabiliter la culture comme espace de résistance, de création et de liberté, et assumer pleinement le conflit des idées sans lequel aucun progrès durable n’est possible.

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