
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

« Dans un pays comme le nôtre, capable de financer de grands projets, mais hésitant à garantir l’accès équitable à l’éducation, à la santé et à la dignité économique, la pauvreté cesse d’être un accident. Elle devient un choix. »
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Ils sont environ 3 000 milliardaires dans un monde peuplé de plus de 8,1 milliards d’êtres humains. Leur poids démographique est statistiquement insignifiant — 0,00004 % de la population mondiale. Et pourtant, jamais dans l’histoire moderne une minorité aussi réduite n’a concentré autant de richesses, pendant que la pauvreté touche des milliards de personnes.
Les chiffres sont sans appel. Près de 830 millions d’êtres humains vivent aujourd’hui en extrême pauvreté, contraints de survivre avec moins de 3 dollars par jour. Si l’on élargit le regard, ce sont 3,5 milliards de personnes, soit près de la moitié de l’humanité, qui vivent sous le seuil de 6,85 dollars par jour. La pauvreté ne se compte donc pas en millions, mais en milliards.
Et pourtant, le scandale n’est pas seulement son ampleur. Le scandale, c’est qu’elle pourrait être éradiquée.
Les économistes convergent sur un ordre de grandeur clair : 300 à 325 milliards de dollars par an suffiraient pour éliminer l’extrême pauvreté à l’échelle mondiale. Cela représente moins de 0,5 % du PIB mondial, soit bien moins que les 2 200 milliards de dollars de dépenses militaires annuelles, ou que les sommes astronomiques englouties chaque jour dans la spéculation financière.
Le monde a l’argent. Le problème n’est donc ni technique, ni financier. Il est politique et structurel.
Le Maroc : pauvreté contenue dans les statistiques, ancrée dans la réalité
Ce constat global trouve un écho saisissant au Maroc. Officiellement, selon le Haut-commissariat au Plan, l’extrême pauvreté mesurée au seuil international de 1,90 dollar par jour ne concernerait plus que 0,3 % de la population. La pauvreté multidimensionnelle aurait reculé de près de moitié en une décennie.
Mais derrière ces indicateurs rassurants se cache une réalité sociale autrement plus brutale. Entre 2019 et 2022, le nombre de Marocains vivant sous le seuil national de pauvreté est passé de 623 000 à 1,42 million. Près de 4,75 millions de citoyens vivent aujourd’hui dans une situation de vulnérabilité économique, c’est-à-dire à un choc — inflation, maladie, sécheresse — de basculer dans la pauvreté. Celle-ci reste cinq fois plus élevée en milieu rural, et certaines régions concentrent durablement l’exclusion.
Dans le même temps, près de 60 % de la richesse nationale est concentrée dans trois régions seulement. L’indice de Gini repart à la hausse. La croissance existe, mais elle est captée.
Quand les riches ne combattent pas la pauvreté… mais l’organisent.
La question centrale n’est donc plus de savoir si le Maroc dispose des ressources nécessaires pour lutter contre la pauvreté. La vraie question est : qui décide des priorités ?
Depuis des années, les millionnaires et milliardaires marocains ont investi le champ politique non pour transformer la société, mais pour sécuriser leurs intérêts économiques. Le financement des partis, l’influence sur les programmes électoraux, la porosité entre affaires et pouvoir, et la domination de certains secteurs stratégiques ont progressivement vidé la démocratie de son contenu social.
Les partis politiques, au lieu d’être des outils de médiation et de justice sociale, sont devenus pour beaucoup des instruments de légitimation d’un ordre inégalitaire. Les réformes fiscales restent timides, la taxation des grandes fortunes quasi inexistante, l’évasion fiscale prospère, tandis que les politiques sociales sont sous-financées et présentées comme des charges plutôt que comme des investissements.
La pauvreté n’est pas combattue à la racine. Elle est gérée, administrée, parfois instrumentalisée. Elle devient un réservoir de main-d’œuvre bon marché, un outil de discipline sociale, un argument électoral sans lendemain. Elle est intégrée au modèle économique comme une variable d’ajustement.
Un choix politique assumé
Dans un pays capable de financer de grands projets, mais hésitant à garantir l’accès équitable à l’éducation, à la santé et à la dignité économique, la pauvreté cesse d’être un accident. Elle devient un choix.
Il faut le dire sans détour : la pauvreté au Maroc, comme ailleurs, n’est pas le résultat d’un manque de ressources, mais d’un manque de courage politique. Tant que l’argent continuera à orienter les partis, tant que les élites économiques dicteront l’agenda public, la pauvreté restera ancrée dans la société — non pas comme une fatalité, mais comme un pilier silencieux du système.
L’histoire ne demandera pas combien de milliardaires nous avons produits. Elle demandera pourquoi, en ayant les moyens d’agir, nous avons accepté que des millions de citoyens vivent durablement dans la précarité.
Et cette question-là, aucune fortune ne pourra l’effacer.
Chiffres et enseignements : pauvreté et richesse au Maroc.
● Population du Maroc : environ 37 millions d’habitants
● Marocains pauvres ou en situation de vulnérabilité : entre 1 et 2 millions
● Nombre de millionnaires (patrimoine ≥ 1 million de dollars) : environ 7 500
● Nombre de milliardaires (patrimoine ≥ 1 milliard de dollars) : environ 4
Que disent ces chiffres ?
● Pour un seul millionnaire, on compte entre 133 et 266 citoyens pauvres.
● Pour un seul milliardaire, on compte entre 250 000 et 500 000 citoyens pauvres.
● La pauvreté se compte en millions,
● La richesse en milliers,
● La richesse extrême en unités.
Conclusion :
Ce déséquilibre flagrant ne traduit pas une rareté des ressources, mais un dysfonctionnement structurel dans la répartition des richesses. Il crée un terrain favorable à la transformation de la pauvreté en outil économique et en réservoir électoral, plutôt qu’en cause nationale prioritaire.



