Chronique philosophique. V comme Vertu ou comment accomplir des actes vertueux – 2ème partie – (Par Nasser-Edine Boucheqif)

Par Nasser-Edine Boucheqif*

C’est pourquoi il compare ici l’apprentissage de la vertu à celle des arts, dans la mesure où de même que «c’est en jouant de la Cithare qu’on devient cithariste», c’est en prenant l’habitude de braver le danger que nous devenons courageux. Aussi, de même qu’il serait absurde de prétendre qu’il faut être d’abord cithariste avant d’apprendre à jouer de cet instrument, il n’est pas nécessaire d’être au préalable vertueux afin d’accomplir des actes de vertus. Mais la comparaison avec les arts s’arrête là, en quelque sorte, car si les productions artistiques ont leur valeur en elles-mêmes, il en va différemment de nos actes dont la valeur n’est pas fixe. Prendre l’habitude d’accomplir des actes justes, ne signifie alors pas «agir par habitude» au sens où nous l’entendons aujourd’hui, c’est-à-dire de façon automatique ou routinière, en suivant sans réfléchir quelques maximes de conduite.

Bien au contraire, l’acte vertueux implique une démarche volontaire, résultat d’un choix délibéré de la part de son auteur.

Autrement dit, c’est notre choix de ce qui est bien ou de ce qui est mal, qui détermine la qualité de notre morale et non pas l’acte en lui-même, dont la valeur serait fixée une fois pour toutes, indépendamment des circonstances ou du plaisir et des peines qui nous en coûtent. Mais la comparaison, dans notre extrait, avec les arts, n’est cependant pas fortuite, puisque, de même que «jouer de la Cithare forme indifféremment des bons et des mauvais citharistes, écrira Aristote quelques lignes plus loin, «pratiquer des actes de vertu ne forme pas forcément des hommes vertueux».

Dans «De l’excellence des vertus» F. de Sales[2] nous invite à considérer les vertus et la dévotion car elles seules dit-il, peuvent rendre notre  âme contente en ce monde;  «voyez combien elles sont belles: mettez en comparaison les vertus et les vices qui leur sont contraires; quelle suavité en la patience, au prix de[3] la vengeance ; de la douceur, au prix de l’ire et du chagrin[4] ; de l’humilité, au prix de l’arrogance et ambition ; de la libéralité, au prix de l’avarice ; de la charité, au prix de l’envie, de la sobriété, au prix des désordres : Les vertus ont cela d’admirable, qu’elles délectent l’âme d’une douceur et suavité non pareille, après qu’on les a exercées, où[5] les vices la laissent infiniment recrue et malmenée[6]. Or sus donc, pourquoi n’entreprendrons-nous pas d’acquérir ces suavités[7] ? »

C’est là que l’habitude prend alors toute son importance, puisqu’elle permet de corriger «à la longue», nos failles. Alors plus que l’obéissance, l’habitude implique donc un «effort sur soi-même, tout un travail». Et pour reprendre l’exemple du courage, Aristote parle même «d’un courage inférieur» lorsqu’il est forcé, les hommes courageux agissant pour «l’amour du bien» et de «la chose noble» et non pas par crainte de celui qui l’ordonne.

Si l’éducation a chez l’enfant, on l’a vu, un rôle prépondérant à jouer dans la bonne contraction de «bonnes habitudes» qui le rendront vertueux, il en va de même du rôle du législateur envers les citoyens adultes et du choix de la constitution qu’il mettra en place.

En effet, «ce qui se passe dans les cités» est pour Aristote tout à fait révélateur du système politique, c’est-à-dire du type d’échanges qui a lieu entre les citoyens et du rapport de ceux-ci à la loi. C’est pourquoi il importe que le législateur soit lui-même vertueux afin de pouvoir «rendre bons les citoyens», par l’intervention «d’une bonne constitution» sans quoi «son œuvre est manquée» et la constitution est «mauvaise». Le devoir du législateur est donc d’inviter les hommes à la vertu, en vue du bien humain et de corriger les natures «ingrates».

Aussi y a-t-il une vertu proprement politique, la prudence qui est une excellence permettant de prouver aux citoyens «l’avantage commun» qui les rendra heureux et qui est sans rapport avec la richesse ou la connaissance. Il s’agit ici d’une disposition, accompagnée de règles vraies, «capable d’agir dans la sphère des biens humains», et qui est de l’ordre de l’action.

On pourrait ici s’étonner qu’Aristote fasse du bonheur une affaire politique. Mais c’est parce que l’homme est naturellement amené à vivre en société qu’il importe que celle-ci lui permette d’accomplir le bien pour lui-même, mais aussi pour les autres. Aussi Aristote établit-il un bien étroit entre le problème de l’organisation de la cité et celui de la formation morale de l’individu. Car si le bonheur est la fin ultime de toutes les actions entreprises par l’homme, l’arbitraire de sa volonté et sa tendance à la perversité sont cause de nombreux conflits au sein des sociétés.

Aussi, le législateur lui-même n’est-il pas à l’abri de la tentation d’exercer le pouvoir pour lui seul, et de conserver tous les biens, c’est-à-dire de se changer en tyran. «C’est la raison pour laquelle, nous ne laisserons pas un homme nous gouverner, nous voulons que ce soient les lois[8]».

*Poète, essayiste, dramaturge et peintre

Bibliographie:

[1] Paris 1987.

[2] François De Sales (1567-1622), prélat savoyard, évêque et docteur de l’église français.

[3] En comparaison de.

[4] De la colère et de l’humeur chagrine.

[5] Au lieu que.

[6] Harassé et épuisée.

[7] Saint François De Sales : Introduction à la vie dévote[7]

 

[8] Aristote.