
Par : Mohamed KHOUKHCHANI

La Chambre des représentants a adopté le programme gouvernemental pour la législature 2026-2031 par 204 voix pour contre 127, une séquence politique qui porte une double signification : d’une part, la volonté du nouvel Exécutif d’inaugurer un discours politique nouveau, fondé sur la reconnaissance de l’efficacité du dialogue et l’ouverture à l’opposition ; d’autre part, la persistance d’une prudence profonde chez le citoyen marocain, qui sait que les promesses électorales se heurtent trop souvent au mur de l’exécution. Qu’est-ce qui peut réellement rassurer les Marocains, et qu’est-ce qui maintient le doute ?
Des intentions louables traduites en chiffres et en engagements concrets.
Le programme gouvernemental repose sur sept priorités majeures : consolider l’État de droit et lutter contre la corruption ; protéger l’identité nationale et renforcer la cohésion sociale ; consolider l’État-providence et renforcer la protection sociale ; réussir l’intégration des jeunes et renforcer leur employabilité ; renforcer la souveraineté stratégique et le rayonnement international ; édifier une économie compétitive capable de financer les ambitions sociales ; et améliorer la gouvernance et l’efficacité des politiques publiques. Mais l’essentiel réside moins dans les titres que dans les engagements mesurables qu’ils contiennent.
Sur le plan du pouvoir d’achat, le gouvernement s’est engagé à porter l’aide sociale directe de 500 à 1 000 dirhams par mois à la fin de la législature, avec un soutien automatique aux factures d’électricité pouvant atteindre 100 dirhams pour les ménages éligibles. Concernant les catégories vulnérables, le programme prévoit une revalorisation progressive du minimum des pensions à 3 000 dirhams et la possibilité pour la veuve de percevoir 100 % de la pension principale du conjoint défunt. Pour la classe moyenne, il vise une réforme de l’impôt sur le revenu afin d’augmenter le salaire net, ainsi qu’un programme de soutien à 100 000 logements ruraux avec une aide directe de 40 000 dirhams par ménage.
Dans le domaine de l’emploi, véritable plaie sociale, le gouvernement évoque la formation de 100 000 jeunes par an et l’accès de 100 000 autres à une première expérience professionnelle, avec une montée en puissance de la formation par alternance vers 150 000 à 200 000 bénéficiaires. Cela recoupe le projet de loi de finances 2027, qui consacre un axe entier à l’insertion des jeunes à travers un programme national intégré 2027-2031 couvrant l’éducation, la formation, l’emploi et le logement.
Ce qui maintient le doute.
Le paradoxe est que la force des engagements ne s’accompagne pas toujours d’une ingénierie d’exécution claire. Sur l’emploi, des experts économiques ont noté que le programme a évité d’annoncer un chiffre précis de postes à créer, contrairement à des promesses antérieures d’un million d’emplois, ce qui peut être « réaliste » dans la mesure où la création d’emplois dépend davantage du secteur privé que du gouvernement. Mais cette absence laisse le citoyen face à de vastes engagements sociaux sans garantie explicite quant à leur financement.
Le deuxième point concerne le financement. Le programme évoque des investissements massifs (350 milliards de dirhams pour la période 2027-2031), mais ne détaille pas comment ces engagements seront financés dans un contexte de pression sur les finances publiques. Certes, le PLF 2027 place la restauration du pouvoir d’achat parmi ses priorités, mais la question demeure : la réforme fiscale suffira-t-elle à couvrir simultanément l’élargissement du soutien social, la revalorisation des pensions, l’aide au logement et la réhabilitation de la santé et de l’éducation ?
Le troisième point touche aux précédents. L’opposition a rappelé lors des débats que le gouvernement précédent avait promis un million d’emplois sans atteindre l’objectif, et que les chiffres annoncés ne se traduisent pas nécessairement dans la réalité du chômage des jeunes et des femmes. Si tel est le bilan des gouvernements successifs, le citoyen « échaudé » peine à accorder sa confiance sur la seule base d’un discours nouveau.
S’y ajoute que la septième priorité, relative à l’amélioration de la gouvernance et de l’efficacité des politiques publiques, est au cœur même de la question posée : ce qui peut rassurer le citoyen ou nourrir ses doutes n’est pas seulement l’ampleur des engagements, mais la capacité de l’Exécutif à les traduire en politiques publiques coordonnées et évaluables. Si cette priorité est bien présente dans le texte, l’absence de mécanismes clairs de suivi et d’évaluation la fait apparaître davantage comme une déclaration d’intentions que comme une feuille de route opérationnelle.
Conclusion : entre espoir et vigilance.
Ce qui peut rassurer les Marocains, c’est que le programme gouvernemental comporte cette fois des indicateurs chiffrés vérifiables : croissance de 5 %, inflation de 2 %, déficit de 3 %, aide sociale de 1 000 dirhams, pension de 3 000 dirhams, 52 % d’énergies renouvelables. Ces chiffres donnent au Parlement et à l’opinion publique des outils de reddition des comptes.
Mais ce qui maintient le doute, c’est que les engagements sociaux, aussi généreux soient-ils, restent tributaires de trois conditions que le programme n’a pas tranchées clairement : un financement durable ne reposant pas uniquement sur l’impôt, une économie créatrice d’emplois réels et non de simples programmes conjoncturels, et une volonté politique de lutte contre la rente et la spéculation qui érodent le pouvoir d’achat. Tant que ces conditions ne seront pas réunies, les Marocains resteront suspendus entre ceux qui veulent croire et ceux qui attendent de voir.


